UNE HISTOIRE AUTRICHIENNE
Le Mouffetard – CNMa
73 rue Mouffetard
75005 Paris
01 84 79 44 44
Jusqu’au 18 avril 2026
Mardi au vendredi 20h / Samedi 18h / Dimanche 17h
Photo Ysaline-Laurent
C’est en utilisant des milliers d’allumettes, des ficelles, un téléphérique miniature, du papier, quelques cahiers et l’objectif d’un smartphone que les créateurs de ce spectacle ont mis en place ce théâtre d’objets. Sans oublier des boîtes d’allumettes qui servent de support à des photos représentant la ville de Vienne. Des objets communs, banals, qui deviennent, entre les mains d’Arno Wögerbauer, le décor vivant de l’histoire d’un demi-siècle, depuis la Première Guerre mondiale jusqu’à nos jours.
Un minimalisme qui se transforme en scène géante lorsque la projection vidéo amplifie démesurément les manipulations de l’acteur en direct et que le fil narratif transforme ces allumettes en foule transportée d’enthousiasme ou en bataillon de l’armée. Des foules folles de joie : le personnage joué par Arno Wögerbauer se souvient de celles qui ont réagi à la victoire de l’équipe de France au championnat du monde de 1998, avec Zidane en capitaine. Il avait 13 ans à l’époque. Mais d’autres foules viennent transformer ces allumettes, car le récit qui commence ramène le personnage principal loin dans le passé de son oncle autrichien, en 1938, au moment de l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie.
Tout tourne autour de ce rapport entre le neveu de 13 ans et cet oncle que celui-ci rejoignait chaque année pour faire du ski en Autriche pendant les vacances d’hiver. L’enfant, admirateur de l’adulte, découvre après le décès de celui-ci un tas de documents et d’affaires cachées dans un grenier. Des papiers, des photos, des feuillets de propagande, des carnets, des croix gammées, des souvenirs des jeunesses hitlériennes : tout un attirail qui vient jeter un voile vert-de-gris sur l’admiration qu’il portait à cet oncle.
Une Histoire autrichienne soulève le drap chargé de poussières et de cadavres que les familles cachent sans jamais parvenir à oublier. Ainsi, ces archives que l’oncle n’a jamais fait disparaître, comme si l’inconscient de celui-ci s’était empêché de détruire les preuves de cet épisode de sa vie, dans l’attente peut-être d’être enfin questionné, d’être enfin condamné ou de pouvoir enfin se justifier.
On aurait tendance à vouloir d’emblée juger coupable un tel personnage au vu de sa collaboration avec les nazis, mais ce spectacle a l’intelligence de ne pas tomber dans cette facilité. Le texte de Marion Solange-Malenfant, au fil des découvertes de ce passé caché, tente à chaque instant de montrer à la fois l’effroi du personnage qui découvre ces secrets et la difficulté à condamner la jeunesse de cet oncle, embrigadé de force par le pouvoir nazi comme tous les jeunes de cette époque, obligé de partir en camp de jeunesse, véritable instrument de la propagande hitlérienne.
À la fois ludique, avec les manipulations d’objets produits à partir de matériaux détournés, et tragique par le fond de cette histoire qui sonne comme une alarme aux heures que nous vivons, où, comme en 1938, le droit international et la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes sont bafoués dans l’absence de réaction des pays. Malgré un rythme parfois chaotique à cause de la longueur du texte et des installations des maquettes et autres éléments de décor avec lesquels le comédien doit jongler tout au long de la pièce, ce spectacle est un joli plaidoyer contre l’oubli, les secrets de famille et l’inaction face aux dangers des conflits internationaux.
À saluer : la performance de réussir, en à peine plus d’une heure, ce grand voyage qui va de 1938 à 1998, de l’Autriche à la Libération, de la fuite de la Normandie jusqu’à Vienne, des pistes de ski alpines jusqu’au Stade de France. Une performance qui repose à la fois sur la conception du spectacle et surtout sur les qualités de comédien et de manipulateur d’Arno Wögerbauer, qui parvient à jouer tous les rôles, du plus jeune au plus vieux, et à faire parler les objets. Un beau travail, notamment sur le détournement de ces objets du quotidien, comme ces petits carnets transformés en tente de camp de jeunesse.
Bruno Fougniès
Une histoire autrichienne
Texte : Marion Solange-Malenfant
Mise en scène et direction d’acteur : Benjamin Ducasse
Assistance à la mise en scène : Christophe Gravouil
Mise en scène et jeu : Arno Wögerbauer
Scénographie : Tiphaine Monroty
Création lumière : Jessica Hemme
Création sonore : Erwan Foucault
Costumes : Sarah Leterrier
Régie générale et logistique : Azéline Cornut
Dir.de production et diffusion : Elsa Posnic
Production : Eva Bury
Tournée
27 au 30 avril 2026 Le Trident, scène nationale Cherbourg-en-Cotentin (50)
8 et 9 juillet 2026 Festival Récidives avec Le Sablier – CNMa, Dives-sur-Mer (14)
8 et 9 août 2026 Festival MIMA, Mirepoix (09)
Mis en ligne le 15 avril 2026
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