CORENTIN STEMLER
Corentin Stemler, bonjour et bienvenue sur Regarts.org. Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Je suis auteur, metteur en scène et producteur de spectacles. J’ai grandi à Paris, mais j’ai passé tous mes étés en Vendée, où j’ai joué dès l’âge de dix ans dans la Cinéscénie du Puy du Fou. C’est là que j’ai attrapé le virus de la scène. Après des études de droit, j’ai fondé Symphonia Productions avec une bande d’amis, pour créer des spectacles qui rassemblent le public. La Dame de Pierre est le plus ambitieux d’entre eux : depuis la première en 2023, plus de 100 000 billets ont été vendus.
Vous êtes à la fois auteur et metteur en scène du fabuleux spectacle La Dame de Pierre, consacré à Notre-Dame de Paris. Pour vous, que représente-t-elle ?
Notre-Dame, c’est d’abord un souvenir d’enfance : c’est sous ses voûtes que j’ai découvert l’orgue, qui est l’une de mes grandes passions. Mais c’est surtout un monument qui appartient à tout le monde. Croyants ou non, elle représente quelque chose pour chacun d’entre nous : un symbole de notre histoire, le roman de Victor Hugo, un chef-d’œuvre d’architecture, un lieu de recueillement. Pour moi, elle a cette capacité rare à rassembler. C’est le sens du titre : la pierre, c’est le monument ; la dame, c’est la présence vivante qu’elle incarne au cœur de la ville.
Actuellement en tournée dans toute la France, quelle en est la genèse ?
Le 15 avril 2019, comme des millions de gens, j’ai regardé Notre-Dame brûler. J’ai été frappé par l’émotion que cet incendie a soulevée, bien au-delà des Parisiens. Je me suis fait une promesse : raconter son histoire à tous ceux qui avaient été bouleversés ce soir-là. J’ai écrit le synopsis dès l’été 2019, puis réuni une petite équipe, et plus de 200 bénévoles ont rejoint l’aventure. La première a eu lieu le 30 juin 2023 au Palais des Congrès de Paris, à guichets fermés. Trois ans plus tard, le spectacle a été entièrement retravaillé et part à la rencontre du public dans les Zéniths.
Dès le commencement, elle sera intimement liée en même temps à Paris et à la France. Pourquoi ?
Parce qu’elle est née au cœur même de Paris, sur l’île de la Cité, à deux pas du palais des rois. Elle est la cathédrale de la capitale, et très vite, les grands moments du royaume s’y jouent : Saint Louis y dépose la Couronne d’épines, on y célèbre les victoires, Napoléon s’y fait sacrer empereur, et c’est là qu’on fête la Libération de Paris en 1944. Notre-Dame a toujours été le décor de l’histoire de France.
Sa construction s’étale sur environ deux cents ans. Par rapport aux autres cathédrales de l’époque, qu’est-ce qui la différencie ?
Notre-Dame arrive à un moment charnière : c’est l’une des premières très grandes cathédrales gothiques. Quand Maurice de Sully lance le chantier en 1163, il voit plus grand que tout ce qui existe : plus haut, plus long, plus lumineux. Les bâtisseurs y expérimentent des technologies nouvelles, comme les arcs-boutants, et les immenses rosaces qui font entrer la lumière. Et comme le chantier dure près de deux siècles, elle porte la marque de plusieurs générations de bâtisseurs.
Quels en sont les principaux architectes ? Et quelles traces ont-ils laissées ?
On connaît mal les premiers maîtres d’œuvre : ils n’ont pas laissé leur nom. Les premiers que l’on connaît sont Jean de Chelles, que l’on retrouve dans le spectacle, et Pierre de Montreuil, au XIIIe siècle, à qui l’on doit les façades du transept et leurs grandes rosaces. Le nom de Jean de Chelles est d’ailleurs gravé dans la pierre, au pied du transept sud. Au XIXe siècle arrivent Lassus et Viollet-le-Duc, qui restaurent une cathédrale très abîmée et lui donnent sa flèche et ses chimères. Viollet-le-Duc s’est même fait représenter sous les traits de saint Thomas, au pied de la flèche, le regard tourné vers son œuvre.
En sous-titre, La grande fresque historique musicale. Comment avez-vous remonté son histoire, ses archives ayant été détruites durant la Révolution ?
Je me suis appuyé sur le travail des historiens et sur la cathédrale elle-même, qui est la meilleure des archives. Mais La Dame de Pierre n’est pas un cours d’histoire, c’est une fresque. Mon rôle, c’est d’être fidèle à l’esprit de chaque époque et de faire ressentir au public ce qu’ont vécu ceux qui étaient là.
Face à une histoire aussi riche, en tant qu’auteur, qu’est-ce qui a été le plus difficile ?
Choisir. Huit siècles d’histoire en deux heures de spectacle : il faut renoncer à beaucoup de choses, et chaque renoncement fait un peu mal. L’autre difficulté, c’est de ne jamais tomber dans le cours magistral. Le public ne vient pas assister à une conférence, il vient vivre une émotion. Il fallait donc trouver, à chaque époque, le moment fort et les personnages qui permettent de raconter une histoire humaine, pas une succession de dates.
À travers son histoire, c’est en fait une grande partie de l’histoire de France que vous racontez sur scène. D’après vous, le symbole qu’est Notre-Dame de Paris a-t-il changé à travers le temps ?
Oui, et c’est ce qui est fascinant. Au Moyen Âge, c’est la cathédrale du roi et de l’évêque, le cœur du royaume. Pendant la Révolution, elle est saccagée et transformée en Temple de la Raison. Puis Victor Hugo en fait un monument littéraire, presque un personnage, et c’est son roman qui déclenche sa restauration. En 1944, elle devient le symbole de la Libération. Et en 2019, l’incendie et le chantier de restauration qui a suivi ont révélé qu’elle était devenue un symbole universel.
Sur scène, ce n’est pas moins de trente artistes. Vous-même avez participé aux spectacles du Puy du Fou. Avez-vous fait appel à des amateurs ou plutôt à des professionnels ? Comment s’est passée votre collaboration ?
Le Puy du Fou, c’est mon école : j’y ai appris qu’avec de la passion et de l’exigence, des bénévoles peuvent accomplir des choses extraordinaires. La Dame de Pierre est née comme ça, avec plus de deux cents bénévoles, dont beaucoup montaient sur scène pour la première fois. C’était une aventure humaine incroyable. Pour la version 2026 et la tournée des Zéniths, nous avons franchi un cap : la troupe est désormais composée d’artistes professionnels, comédiens, chanteurs et danseurs, avec des chansons interprétées en direct. Le défi, c’était de garder l’âme et l’énergie de la troupe d’origine. Je crois qu’on y est arrivés.
Après l’incendie d’avril 2019, on a assisté à un élan de soutien et de générosité pour sa reconstruction. Comment expliquez-vous cet attachement de la part des Parisiens, et pas seulement ?
Parce que Notre-Dame fait partie de la vie de chacun, même de ceux qui n’y sont jamais entrés. Elle est dans les livres d’histoire, dans le roman de Victor Hugo, dans les dessins animés de notre enfance, sur les cartes postales du monde entier. Le soir de l’incendie, on a réalisé qu’on pouvait la perdre, et on a compris qu’on y tenait bien plus qu’on ne le pensait. L’élan a été mondial : plus de 340 000 donateurs, dans 150 pays. C’est la preuve que son histoire s’écrit encore aujourd’hui.
En vous remerciant, si vous ne deviez retenir que trois dates dans son histoire, lesquelles seraient-elles ?
1163, la première pierre : le début d’un chantier de deux siècles, lancé par des hommes qui savaient qu’ils ne le verraient jamais achevé.
1831, la parution de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo : sans ce roman, la cathédrale n’aurait sans doute pas été sauvée de la ruine.
Et le 15 avril 2019, l’incendie : le jour où l’on a failli la perdre, et où le monde entier s’est rendu compte qu’il l’aimait. C’est aussi, pour moi, le jour où La Dame de Pierre est née.
Propos recueillis par Jean-Davy Dias
Mis en ligne le 7 octobre 2026
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