GASPARD LEGENDRE
Gaspard Legendre, bonjour et bienvenue sur Regarts.org. Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Bonjour et enchanté ! Je suis Gaspard Legendre, comédien, metteur en scène et directeur artistique du Théâtre du Héron. Je travaille entre la France et le Royaume-Uni ainsi que sur des tournées européennes depuis une quinzaine d’années, sur des textes classiques et contemporains. Très anglophile, je m’attelle régulièrement à la création française de pièces originellement en langue anglaise.
Vous venez d’adapter en français Dracula à l’Apollo Théâtre. Quelle en est la genèse ? Et qu’est-ce qui vous a intéressé ?
J’ai découvert l’existence de cette pièce par des extraits sur internet. Par curiosité, j’ai acheté le texte publié aux États-Unis et, dès la troisième page… j’étais mordu ! J’ai contacté les représentants des auteurs en avril 2025 pour obtenir les droits (avant d’avoir connaissance du succès que cette pièce allait devenir partout en Europe !) et, après un peu plus d’un mois, j’ai signé avec eux.
Cette pièce m’est apparue comme la continuité parfaite du travail de la compagnie. Nous venions de finaliser la création française de Dorian, de Phoebe Eclair-Powell et Owen Horsley, mise en scène par Flore Vialet, sur le mythe de Dorian Gray, où j’intervenais en tant que comédien (aux côtés d’Océan et Clément-Amadou Sall), et j’avais pour idée de continuer à travailler sur les mythes littéraires et leur résonance actuelle. La figure du vampire après celle de Dorian, l’œuvre de Bram Stoker après celle de Wilde, cela a été une évidence. Je souhaitais aussi continuer à explorer les esthétiques queer, et le côté plus farcesque dans l’écriture de Dracula était très porteur. L’idée de réunir le public dans une expérience joyeuse et collective autour de cette figure transgressive a été le point de départ de la recherche scénique.
Pour l’adaptation, êtes-vous resté fidèle à la version originale ou, au contraire, l’avez-vous adaptée à la France avec des références bien de chez nous ?
Je suis resté fidèle à la version originale, car pour moi, « franciser » l’histoire ne faisait pas vraiment sens. Je suis resté fidèle à la mécanique comique et à l’esprit irrévérencieux, décalé (et très original pour un public français !) du texte. J’ai gardé la majorité des références culturelles, mais en ai remplacé certaines par des équivalents plus connus d’un public francophone. Les jeux de mots, évidemment, ont dû passer par un vrai travail de recréation.
Une des difficultés de la traduction a été l’adaptation des accents des personnages. Dans l’œuvre originale, iels ont tous un accent (la liste est longue et extrêmement précise : on peut avoir un accent irlandais, britannique, américain, cockney…) et de nombreux jeux de mots venaient aussi de la prononciation. Nous avons beaucoup réfléchi à quel personnage pouvait avoir un accent sur scène en langue française, quelle en était la signification, d’autant que, lorsque l’on prend un accent sur scène en France, on entre presque immédiatement dans la parodie.
Nous avons redistribué les personnages, y compris dans le genre des interprètes, et réalisé une mise en scène originale en poussant notamment le mélange des codes, les références cinématographiques, l’adresse publique et l’univers scénique… d’une rave queer, point de départ du spectacle.
Comment définiriez-vous votre Dracula ? Qui est-il ?
Dracula est et a toujours été une figure de désir et de transgression, de séduction et de pouvoir. Le personnage attire autant qu’il effraie. Dans notre version, il est une figure queer qui bouleverse les codes de la bonne société victorienne. Nous nous emparons de la figure du vampire pour poser la question : qui désigne-t-on comme monstrueux, et pourquoi ?
En sous-titre : « La parodie hilarante et terrifiante ». Est-elle aussi terrifiante qu’hilarante ?
Le surnaturel et l’imaginaire gothique sont un formidable terrain de jeu. Même si le rire reste le moteur premier du spectacle, la mise en scène joue avec les codes de la terreur, notamment à travers les hommages au cinéma. Nous travaillons le suspense, les apparitions et les effets visuels comme les clairs-obscurs, la fumée… qui sont des codes extrêmement reconnaissables par le public. Le récit révèle des thématiques comme la domination, l’exclusion, la peur de ses propres désirs. C’est un défi très jouissif de faire cohabiter inquiétude et absurde, de jouer sur les attentes du public. Nous devons alterner en permanence, et le dosage n’est pas évident.
Lorsque l’on prépare un tel spectacle, qu’est-ce qui est le plus difficile ?
Une des difficultés que nous avons eues dans la préparation de ce spectacle était la cohérence entre les scènes aux esthétiques très différentes. Les travaux du dramaturge Ezra Baudou et de mon collaborateur artistique Benjamin Mornet ont été extrêmement importants à cette étape de travail. Les scènes sont toutes différentes dans l’écriture, la rythmique, et l’esthétique doit nécessairement évoluer de manière cohérente pour le spectateur. L’articulation globale du spectacle n’a pas été évidente, avec de nombreux effets et changements de lumière, de costumes, de musiques. Nous avons travaillé sur le camp, et le réglage de ce code était un sacré défi : comment garder l’ampleur, la lisibilité des personnages, maintenir les enjeux et la narration ? D’autant que le spectacle est extrêmement physique pour les artistes : iels commencent par vingt minutes de pre-show avant de ne jamais s’arrêter pendant toute la durée du spectacle.
Sur scène, six comédiens, donc six sensibilités différentes. Comment s’est passée votre collaboration ? L’avez-vous redécouverte à travers leur jeu ?
Sur un tel travail d’ensemble, l’importance du casting est décisive. Pour qu’une telle production fonctionne, il nous a fallu rassembler polyvalence, générosité, précision et goût du collectif. Nous avons l’habitude des multi-rôles dans la compagnie, et ce spectacle est particulièrement exigeant. J’avais déjà travaillé avec trois d’entre elleux, et nous avons fait passer plusieurs tours d’audition pour trouver les nouveaux arrivants. Nous avons invité les artistes à apporter leur patte dans cet univers loufoque, et les scènes ont vraiment évolué dans un esprit de collaboration. La dramaturgie du spectacle, son esthétique et le travail de costumes de Laurian Rufflé et Neil Nelson ont aussi beaucoup contribué à l’assemblage de ce merveilleux puzzle.
La musique comme la danse sont presque à elles seules un personnage à part entière. Comment avez-vous abordé cet aspect du spectacle ?
Difficile de présenter un spectacle à l’esthétique queer sans pop culture aujourd’hui. Il y a une vraie évolution musicale dans le spectacle. Nous nous sommes amusés à traverser presque soixante-dix ans de références, de scènes à la façon des films de la Hammer jusqu’à aujourd’hui. Les références pop sont intégrées à la narration et à l’humour du spectacle, et l’enchaînement final contribue à présenter un parcours à travers des musiques qui ont accompagné et rassemblé la communauté queer.
Nous avons travaillé sur les chorégraphies avec Clement Wohrer, notamment sur l’héritage du punking (une danse née au début des années 1970 dans les clubs underground LGBTQIA+ de Los Angeles). La danse est présente dès le début du spectacle : la rencontre avec le public se fait dans une rave, alors que les artistes sont déjà présents et engagés dans la salle. La danse dans le spectacle évoque une expression collective de liberté et de joie.
Remplie de nombreuses références à la culture LGBTQIA+, à une époque où les droits de la communauté sont de plus en plus attaqués, Dracula est-ce un hommage ou un acte militant ?
Les deux. Le spectacle est à la fois une célébration de nos cultures et une affirmation de leur place sur scène. On ne peut pas porter un spectacle queer sans engagement politique et social. À l’heure où les violences envers la communauté LGBTQIA+ se multiplient, produire ce spectacle est un vrai acte de résistance. Nous y rions ensemble de la bienséance, des normes et des rapports de pouvoir, et créons un véritable espace de retrouvailles et de joie dans un contexte inquiétant pour les droits des minorités. Et nous posons à nouveau la question : qui sont ces vampires que la « bonne société » chasse ?
En vous remerciant, d’après vous, Dracula a-t-il toujours été queer ? Si oui, comment ?
Nous pensons que Dracula a toujours été une figure queer : il évoque le désir interdit, le secret, la transgression, il est en marge des normes. La morsure ne distingue pas les genres. Le corps et la sexualité sont au cœur du mythe, qui évoque une fascination pour ce qui échappe à l’ordre établi. Les frontières sont constamment troublées entre attraction et répulsion, humain et monstre, masculin et féminin, et nous pouvons reconnaître dans cette figure la stigmatisation des minorités. Notre adaptation rend moderne et explicite cette lecture en la mettant en scène par un jeu camp et en questionnant les normes établies.
Propos recueillis par Jean-Davy Dias

Mis en ligne le 9 octobre 2026
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