Entête

APRÈS LA RÉPÉTITION / PERSONA

 

Théâtre de la Ville
Salle Sarah Bernhardt
2, Place du Châtelet
75004 Paris
01 42 74 22 77

Jusqu’au 24 novembre 2023
Du lundi au vendredi à 20h et le samedi à 15h

 

Après la répétition / Persona loupe

 

 

Le persona est le masque porté par les acteurs dans le théâtre antique pour incarner leur personnage, Ingmar Bergman en a fait un film dont, 60 ans plus tard, Ivo Van Hove s’est inspiré pour mettre au point une pièce diptyque qu’il remet en scène 10 ans après comme avec une envie d’en remettre une couche.

En effet c’est en 2014 que le metteur en scène montrait pour la première fois son adaptation au public avec, à l’époque, une équipe néerlandaise. Il n’y a eu que peu de modifications au niveau du décor et du texte mais le changement de comédiens et de langue retourne le spectacle. À cette occasion, il a déclaré dans une interview que Bergman était pour lui « l’un des auteurs les plus intéressants et importants du XXe siècle », expliquant cette volonté de prolonger son œuvre.

Après la répétition / Persona allie une pièce de théâtre et un film dans une seule représentation de trois heures entrecoupée d’un entracte. La première partie, simple mise en scène de la pièce de Bergman, montre un vieux théâtreux qui ne sort plus de son atelier, obnubilé par son travail qui prend le pas sur sa vie. Une de ses jeunes     comédiennes le rejoint, et s’installe entre eux une relation de plus en plus intense, interrompue par un flashback. Persona est, par sa forme, très différent : on nous montre une actrice en burn-out qui devient muette et part en repos à la mer, accompagnée d’une infirmière. Pourtant l’alignement des deux fait plus que sens et les connections se créent dans notre esprit à mesure que se découvre la seconde face du spectacle.

Les transitions sont très brusques. Comme celle-ci. La pièce est composée de deux représentations très différentes séparées uniquement par un court entracte et la plupart des transitions se font de la même façon : rapides, inattendues, passant du tout au rien, de l’intensité au calme, du jour à la nuit dans un rythme irréel. Des musiques se lancent, se coupent, se relancent et s’accélèrent, le fond passe du bleu au vert à la couleur de l’aube, il pleut à torrent, et il ne pleut plus et cela influe énormément sur le jeu des acteurs. Eux aussi parlent posément puis se mettent en furie, faisant les actes les plus fous avant de se remettre à parler, ou à se taire. Le spectateur est comme emporté dans des montagnes russes où brusquement les descentes s’amorcent pour se retransformer en montées abruptes. Cela donne au temps une valeur différente. Les moments de silence après le vacarme nous plongent dans un nouvel espace, utilisant un nouveau sablier, le précédent s’étant brisé.

Ces transitions peuvent rappeler un montage vidéo. Après la répétition / Persona est autant dans la forme que dans le fond extrêmement lié au cinéma, cet art qui permet, contrairement au théâtre, de rendre les images immortelles. Dans la première partie, l’utilisation d’une caméra dont l’image est projetée sur un écran blanc au fond de la scène dépasse l’aspect théâtral. Le personnage du directeur s’en sert pour iconiser le visage de la jeune actrice, ce dont seule la captation est capable. Après cette utilisation assumée d’une caméra, c’est dans la seconde partie que nous apparaît un monde plus que cinématographique. La transition est très brutale aussi car Après la répétition est surtout fondée sur le jeu des acteurs, le texte, les différentes émotions dans leurs voix avec un décor simple, une pièce presque classique.

Nous rentrons après l’entracte dans un pur univers. Cette seconde partie bouscule nos sens, il y a eu un grand travail sur l’ambiance voulue, quand le personnage de la première partie essayait d’en créer une en diffusant des morceaux hasardeux, et les images sont très esthétiques. Quand la première partie essaye d’enregistrer un petit bout de vie à l’aide d’un appareil, la seconde, comme un film, nous « plonge » dans une autre vie, se déroulant… autre part. Elle commence dans les mêmes limites que la première mais lorsqu’on passe de l’hôpital à la mer, les murs tombent et le décor final nous est révélé, une île entourée d’eau, de la vraie eau, dans une salle.

L’eau apporte beaucoup à ce spectacle. Elle représente bien sûr la retraite thalasso de l’actrice, un paysage de bord de mer mais elle accompagne aussi l’action et la scénographie. Il y a des passages où les acteurs sont immobiles, et c’est l’eau qui apporte le mouvement. Elle étend sa présence hors de ces limites, sur la terre, quand les vêtements et les cheveux des actrices restent mouillés. Elle est au début comme un monde inconnu. On distingue difficilement sa profondeur, elle sépare l’îlot du reste jusqu’à ce que les deux femmes se jettent dedans, y jouent, y courent, s’y battent, la faisant gicler, sauter, vivre. Par son aspect amorphe, elle nous intègre à la scène et aide notre imagination quand Justine Bachelet raconte son histoire s’étant déroulée au bord de la mer.

Nos sens sont très sollicités, on voit, on entend autant qu’on touche, qu’on ressent avec le travail sur les corps et l’érotisme très présent. Plus évident et presque vulgaire dans la première partie, la relation entre les deux femmes dans la seconde est frissonnante. Elles s’attirent, leurs mouvements, leurs regards, leurs énergies le traduisent. Une chorégraphie très précise a été mise en place, la lumière révèle tous leurs corps, tantôt pleins de vie, tantôt fantomatiques. Cette pièce utilise différents aspects de ses acteurs, leurs voix, leurs corps en mouvement mais aussi leur immobilité, la jeune comédienne reste assise au second plan durant la scène avec sa mère qui se passe 12 ans plus tôt, et surtout leur silence, Emmanuelle Bercot ne prononcera dans Persona qu’un seul mot. Son personnage, en effet, ne veut plus parler. Elle a trop joué la comédie, récité avec sa voix et ne veut aujourd’hui même plus l’utiliser. Le thème principal de cette pièce reste le rapport au théâtre, bien qu’il y en ait plusieurs (la famille, l’amour, la dépression, l’art en général...). Ivo Van Hove rapproche ces deux œuvres pour leurs personnages, ayant vécu le théâtre comme nul autre et en subissant les conséquences. Le personnage joué dans la première partie par Charles Berling ne vit plus que par la dramaturgie, ne sortant plus de son atelier, ne parlant qu’à travers le filtre du théâtre, ne sachant pas s’il doit être le spectateur de sa vie ou tout mettre en scène lui-même, il adule et déteste son métier. Son ex-compagne, comédienne, a elle aussi été ravagée par son métier. Elle en est devenue presque folle et le spectateur ressent beaucoup de pitié voire de dégoût envers elle. Sa fille, elle, est au début de sa carrière, tout est possible mais on ne peut s’empêcher de la voir finir comme sa mère ou comme Élisabeth Vogler dans la seconde partie, si exténuée par son métier que son corps refuse de continuer, et qui commence même à un moment à essayer de sortir de la scène.

Van Hove, lui, aime le théâtre, nous pouvons en être sûr. Avec cette pièce, il signe une œuvre de maître montrant sa maîtrise de tous les outils à sa disposition : ses acteurs, la puissance des mots, ou la technologie dont la lumière, le son et les décors. Les comédiens sont justes, le ton toujours un peu monotone de Justine Bachelet, même dans la plus grande colère, donne une certaine distance au personnage et Emmanuelle Bercot joue aussi bien la boîte à parole que la muette contemplative. Ivo Van Hove a défini l'œuvre de Bergman telle que parlant de la vie, simplement de la vie et il a réussi à la retranscrire dans la salle, autant par un verre de vin et une cigarette partagés que par la folie et l’amour.

Nils Morel, Hypokhâgne du Lycée Jean-Jaurès, Montreuil 93100

 

Après la répétition / Persona

Inspiré de l’œuvre d’Ingmar Bergman
Mise en scène : Ivo Van Hove
Traduction :  Daniel Loayza
Dramaturgie : Peter van Kraaij
Scénographie & lumière :  Jan Versweyveld
Conception sonore : Roeland Fernhout
Costumes : An D’Huys
Assistant mise en scène : Matthieu Dandreau

Avec : Emmanuelle Bercot, Charles Berling, Justine Bachelet, Elizabeth Mazev