VIE PRIVÉE

Avec les riches et les puissants, il faut être patient !

« Vie privée », du nom d’origine « The Philadelphia Story, Hight society» (1940) est une comédie adaptée et mise en scène au Théâtre Antoine pour la première fois en France par Pierre Laville. Cette œuvre dépeint une Amérique hautaine et sûre d’elle, oublieuse de la crise de 1929, de ses milliers de victimes et de ses suicidés. Elle  pointe du doigt une partie de sa société irresponsable et futile alors qu’on se situe en pleine sortie de crise, après la mise en place par Roosevelt du New Deal, son plan de sauvetage économique. Le monde ne va pas bien car l’Europe subit la montée hitlérienne et on est au bord de la seconde guerre mondiale.

 Cette pièce de théâtre produite par Howard Hugues a été plébiscitée dès sa sortie à New York au Shubert Theatre en 1940.  Katherine Hepburn en avait acheté les droits auparavant et elle en prit le rôle titre avec à ses côtés Joseph Cotten et Van Heflin. L’actrice fut d’ailleurs rappelée à Hollywood-les studios l’ayant congédiée -, où elle tourna la version cinématographique, « Indiscrétions » en français, sous la direction de George Cukor au côté de Gary Grant et de James Stewart.

L’auteur de talent Philip Barry brillamment adapté par le metteur en scène Pierre Laville, dénonce dans cette comédie de mœurs les traits les plus extrêmes des composantes sociales américaines : ceux de la haute société  caractérisée par cette phrase : « Avec les riches et les puissants, il faut être patient ». Dans cette œuvre, sont évoquées aussi les périodes sombres de l’histoire des Etats Unis : on cite avec ironie « Le dernier des Mohicans », ou encore le « Mayflower » –cet immense vaisseau marchand du XVIIès ramenant les pèlerins protestants anglais « The « Pilgrims Fathers », considérés comme les pères fondateurs des premiers Etats Unis d’Amérique. On se réfère glorieusement à Abraham Lincoln lequel est associé a l’abolition de l’esclavage  - mais la discrimination raciale est pourtant ici sous tendue : « être intellectuel, c’est pire qu’être noir ». C’est une société pleine de failles où chacun se réfugie derrière les apparences.

La paupérisation des populations immigrantes est par ailleurs finement illustrée par le personnage de l’irlandais-Julien Boisselier très en forme- dont le nom est écorché par chacun des membres de cette famille, et qui est un journaliste aux origines modestes et un écrivain ignoré .Sa collègue très courtisée par l’oncle de la famille- jouée avec beaucoup de naturel par Nathalie Boutefeu-  se veut une femme responsable et moderne, mais elle est incapable de dénoncer les malversations de son propre patron, en lien avec le KKK, qui use de chantages pour obtenir les scoops de son journal à scandale le New York Detective.

La presse est ainsi représentée par ce couple de journalistes qui n’hésite pas à violer l’intimité d’une famille la veille du deuxième mariage d’une des leurs Tracy, l’aînée des filles Lord, interprétée avec grâce par Anne Brochet, irréprochable. Citons le talentueux François Vincentelli, très juste aussi dans le rôle de Dexter, ex compagnon de Tracy, qu’il veut reconquérir et dont il compte bien empêcher le mariage – il lui fait en effet présent d’un voilier baptisé Notre Amour. La distribution est excellente : Sylvain Jouy est parfait en fiancé jaloux et Claire Vernet tout à fait réjouissante en épouse mal aimée dont le mari, Adam Lord , un homme politique, court l’aventure avec une chanteuse de saloon.– Yves Beneyton, à l’allure très distinguée, est aussi bien à sa place dans son rôle de futur maire et chef de famille . Quant à Yves Gasc, il est tout simplement irrésistible dans la peau de cet oncle amateur de femmes et d’alcool … Et tout se passe sous les yeux effarés du domestique du domaine, Laurent Meda très digne dans son interprétation

 C’est le reflet d’une Amérique qui se noie dans le champagne et qui s’oublie en dansant le foxtrot, au point qu’à la veille du mariage, la plus droite des femmes va commettre sa première faute … Elle va certes descendre du piédestal d’où on l’a placée mais aussi apprendre enfin à vivre.

Le décor imaginé avec soin par Thierry Flamand, et la création lumière de Laurent Béal, sont judicieusement pensés. Tout ici est fidèle à l’esprit de la  haute société américaine- signalons les costumes créés par Emmanuel Peduzzi-La musique écrite par Hervé Devolder joue aussi un rôle dramatique particulier : elle reste en effet prépondérante tout au long de la pièce et revient en leitmotiv, comme une rengaine lancinante, au fur et à mesure que se déroulent les actes dramatiques.

A la veille de ce mariage  trompeur, les vrais sentiments et les états d’âme des membres de la famille Lord vont se réveiller : la petite joue au yoyo tout en vantant les mérites de Dexter à sa mère et à sa propre sœur Tracy –Alexandra Gentil est délicieuse dans son rôle de jeune fille bien née et très enfantine. Le comportement du futur gendre est grossier et il se comporte avec sa future comme un collectionneur devant sa dernière acquisition : c’est un mineur qui a gravi les marches une à une en profitant de la faillite des entreprises rachetées à bas prix. ll s’apprête à entrer dans une grande famille par cette alliance avec Tracy qui en parle aussi comme de son «destin national».  Sous de fausses apparences, l’Amérique est vue aussi avec ses propres fragilités : aucun des personnages des deux sphères pauvre ou riche n’est épanoui, ni n’accepte sa condition sociale.

Dès l’ouverture de la pièce, le spectateur joue ainsi le rôle de voyeur ou de témoin et ce jusqu’à la fin du spectacle… Par son sens particulier du détail, Pierre Laville réussit à nous plonger dans l’atmosphère de cette pièce culte des années 40.  De plus, avec sa galerie de personnages hypocrites et pétris de préjugés, et son étude approfondie des mœurs américaines, cette comédie est  divertissante et riche à plus d’un titre !

Safia Bouadan

 

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Théâtre Antoine