MESURE POUR MESURE Shakespeare

 

 

Des âmes en clair-obscur

"Mesure pour mesure" n'est pas la pièce la plus connue de Shakespeare. C’est du coup une vraie découverte.

On entre.Pas de scène, pas de décor. Juste une table télé des années 60 sur laquelle s'alignent des bougies dans des verres et une chaise. Un timide projecteur s'éclaire. Une voix s'élève dans notre dos et nous basculons très vite dans un univers étrange, un univers noir où vont s'opposer morale, hypocrisie et débauche.

Le comédien (et metteur en scène) Nicolas Guépin, est seul en scène. Il va incarner à lui seul tous les personnages, aidé simplement par ces bougies qui vont tour à tour servir de décor ou symboliser les personnages. Des personnages ambivalents et troubles qui ne veulent qu'une chose, parvenir à leurs fins. Le Duc règne sur Vienne, ville de débauche. Il s'absente et déguisé en moine, surveille ce qui se passe. Il a confié le pouvoir à Angelo, sorte de Frollo qui va tomber amoureux malgré lui d'Isabelle, sœur de Claudio qu'il a condamné à mort pour avoir couché avec Juliette sans être marié. Faisant fi de tous ses principes rigides, il lui propose un marché odieux; son frère aura la vie sauve si elle accepte de coucher avec lui.

Le comédien se métamorphose avec une maestria impressionnante; les différentes positions du corps et de la bougie, ainsi que la métamorphose de la voix, indiquent les changements de personnages. Il crée ainsi un Angelo sombre et inquiétant, visage sinistre éclairé en contre plongée par la bougie. Selon le rôle qu'il interprète, son corps se tend ou se recroqueville, la voix est tour à tour forte, éraillée, rauque ou se fond dans un souffle.

Et la magie opère. Toutes les bougies sont allumées et nous sommes dans le palais ducal. Une bougie sur une chaise projetant les barreaux du dossier sur le mur et nous voilà dans la prison où croupit Claudio. Les personnages s'affrontent et on y croit, l'illusion fonctionne parfaitement.

Pendant une heure quarante, pouvoir, morale et prostitution vont se côtoyer dans cette comédie grinçante et sombre. Le choix d'un éclairage réduit pratiquement à la seule lumière des bougies crée un clair-obscur qui retranscrit parfaitement cette ambiance pesante, ces personnages inquiétants. On se laisse prendre à ce jeu fort et cruel grâce surtout à la performance du comédien.

On est loin ici des spectacles grand public, c'est une œuvre exigeante qui demande concentration et imagination. Mais la salle a apprécié et l'a prouvé par des applaudissements nourris, récompense méritée pour cet interprète hors pair.

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