LE MOCHE

Plateau 31 – Gentilly
31 rue Henri Kleynhoff
94250 Gentilly

Le 22 février 2017 / Tournée à venir

 

Le Moche loupe © photo : Leo Paget

La pièce de Marius von Mayenburg est une fable sur un questionnement posé par nos sociétés modernes, un questionnement sur la valeur de l’identité.

Dans la modernité présentée par le jeune auteur fétiche de la Schaubühne, tout problème a sa solution car l’idéal publicitaire a réponse à tout : « Il vous manque quelque chose ? Nous l’avons. Venez nous voir. Vos manques seront comblés. Et le bonheur envahira votre vie » …

Le conte commence le jour où la carrière de Lette, jeune ingénieur de talent, trébuche sur un obstacle : sa laideur l’empêche d’aller vendre la pièce technologique qu’il a inventée. Une laideur dont il n’avait pas conscience jusqu’alors, lui qui vivait heureux entre une femme qui l’aimait et un travail passionnant. Révélation brutale qui le pousse à recourir aux réponses de l’idéal publicitaire : la chirurgie esthétique. Chirurgie qui réussit si merveilleusement bien que sa beauté le transforme en beauté absolue, sorte de célébrité suscitant le désir et la volupté de tous ceux qu’il croise, apothéose du bonheur… mais ce visage qui n’est pas lui-même, qui ne lui appartient pas, va être reproduit partout, à des centaines d’exemplaires, comme à la chaîne, par le chirurgien qui l’a créé. Et Lette ne se reconnaitra plus nulle part…

Les thèmes se bousculent : désir de plaire, besoin de conformité, idéalisation de la beauté pure esthétique, uniformisation des apparences, pressions sociales, amours vraies, amours superficielles… L’écheveau s’entremêle pour exprimer la difficulté des générations actuelles à trouver leur identité propre, à définir leurs choix.

Les règles de la société économique brouillent les cartes. Elle intervient dans ce qu’on appelle la vie privée. Comme si vie privée finissait pas signifier privée de tout. Les personnages de la pièce sont tous dépendants, totalement, et du regard et du pouvoir des autres, mais surtout de l’image qu’ils inspirent. L’image. Le désir. La beauté. Lumière…

La mise en scène d’Annika Weber commence dans une obscurité totale jusqu’à ce qu’apparaisse une vague lueur de bougie, apparition comme au sortir de la nuit, entre rêve et réalité. Cauchemar d’avant le réveil. Paroles qui se croisent. Échanges entres personnages que l’on découvre. Plus portés de ci-delà par leurs dialogues que par leurs actes. Une atmosphère quasi mystique comme à l’intérieur du crâne du héros. Un héros qui est aussi victime, le moche, victime de sa laideur et du regard des autres. Le texte de Mayenburg est totalement mis en valeur dans cette conception scénique qui permet une fluidité parfaite pour coller à cette écriture sans respiration. Et cette urgence, ce halètement, cette course sans cesse déçue vers des espoirs sans cesse vains de ces promesses sans cesse mensongères de bonheurs sans cesse éphémères mène le spectacle sur un rythme captivant malgré un léger temps de piétinement dû à certaines répétitions, certaines insistances du texte de Mayenburg.

Pour ce qui est du jeu des comédiens, ils sont et ils ne sont pas des personnages. De même que pour la mise en scène qui joue avec les lumières et quelques accessoires comme évocation, ils sont à la fois dans le sentiment, et porteur du personnage qu’ils interprètent à ce moment-là. Une souplesse qui rend encore plus palpable la drôlerie, la folie et l’absurdité de la fable. Une très belle interprétation, investie, presque désincarnée. Un peu comme les personnages de certains films d’Orson Welles qui éclipsent soudain l’ombre par leur sensualité extrême, illuminent un instant et disparaissent dans le brouillard en laissant l’impression d’avoir aperçu l’étrange horreur de l’homme.

Bruno Fougniès

 

Le Moche

De Marius von Mayenburg
Traduction René Zahnd/Hélène Mauler L‘Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté
Mise en scène Annika Weber
Scénographie Camille Allain Dulondel
Création lumière Marinette Buchy
Création sonore Gaëlle Hispard
Assistant mise en scène Hugo Layan Costumes Lou Delville Dramaturgie Line Wies

Avec Frédéric Baron, Julien Crépin, Jean-Christophe Frèche, Leilani Lemmet

 

Mis en ligne le 9 février 2017