BLACKBIRD

Un huis-clos fascinant

 

C'est bien un oiseau noir qui étend ses ailes sur cette pièce sombre et dense développant une histoire complexe et douloureuse.

Remarquablement écrite par David Harrower, traduite par Zabou Breitman et Léa Drucker également interprète, elle est mise en scène par Claudia Stavisky.

Sur un sujet tabou, la pédophilie, le texte, avec pour seule intrigue une tension psychologique éprouvante, avance dans cette tragédie moderne avec subtilité, sans perversité ni provocation ambiguë et soulève bien des questions : Deux êtres, l'un de 12 ans et l'autre de 40 ont-ils le droit de s'aimer ? Comment peuvent-ils se reconstruire après une histoire d'amour aussi destructrice ? Quelle est le rôle de la société dans ce drame ?

Le rideau s'ouvre. Un homme, une femme se font face dans un décor froid et sinistre, l'impersonnelle salle de repas d'une usine aux couleurs grises. L'espace est cloisonné de barres métalliques qui matérialiseront ce qui sépare les deux personnages. Une table, deux chaises et une poubelle débordant de détritus symbole de la souillure.

La mise en scène sobre et dépouillée, toute en subtilité, fait avancer la confrontation par petites touches. C'est dans un fascinant pas de deux que ces deux êtres vont peu à peu raconter leur histoire pour mieux la comprendre. La parole hésite comme si les mots avaient du mal à sortir. Au début, ils parlent de choses et d'autres, se tournent autour, puis insensiblement la tension monte au fur et à mesure qu'ils se livrent jusqu'au paroxysme final.

Elle, à qui Léa Drucker prête sa blondeur et sa fragilité à fleur de peau, est venue pour comprendre cette histoire, 15 ans après les faits. Fantôme du passé, elle est en colère. Amoureuse comme on peut l'être à 12 ans, elle avait accordé une totale confiance à cet homme et s'est sentie abandonnée.

Elle raconte avec des fêlures dans la voix, l'interrogatoire par les policiers, l'examen intime, le regard des voisins, l'incompréhension des parents, le jugement des autres qui l'ont plus détruite que les faits eux-mêmes.

Lui, c'est Maurice Bénichou, trapu, sexagénaire fatigué, pas un monstre, non, un homme ordinaire qui un soir dans un moment d'égarement n'a pas su résister. Il raconte la prison, ce qu'on y fait subir aux pédophiles, ses remords, sa culpabilité. Il dit comment il a essayé de se reconstruire une vie après. Il ne veut pas que tout s'effondre à nouveau, il veut qu'elle parte.

S'aiment-ils encore maintenant que tout pourrait être possible ? Elle est prête à s'offrir de nouveau à cet homme qu'elle a recherché dans tous les autres hommes qui ont jalonné sa vie. Mais cette fois, il saura résister, il connaît trop le prix à payer.

Cette pièce ne peut laisser indifférent. Portée par un duo d'acteurs exceptionnels, elle nous raconte une histoire innocente et sincère, pervertie par la société, absolument pas sordide et qui nous conduit à une certaine empathie envers les personnages.

L'auteur ne porte pas de jugement. Ni victime ni bourreau, ni innocent ni coupable, les deux malheureux héros sont simplement broyés par un affreux gâchis.

 

 Nicole Bourbon