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© Fabrice Vallon
Regarts : Bonjour Michel. Tu es actuellement à l’affiche de Ladies Night dans le rôle de Bernie, le boss. Comment en es-tu venu à jouer dans cette pièce?
Michel : J’avais vu « Ladies Night » l’année dernière, le public délirait totalement. À la sortie, j’ai parlé avec Guylaine Laliberté (le metteur en scène) qui avait très envie que je joue le rôle de Bernie pour la reprise. Cela faisait longtemps que je n’avais pas joué de vraie comédie. Bernie est un personnage qui revient en pointillé et je ne voulais par d’un rôle trop important. J’aime bien le théâtre Essaïon, ce n’était que deux jours par semaine.
Bref, tout était
réuni pour que j’accepte ! De plus, je connais depuis mon adolescence Jacques Collard (co-auteur de la pièce avec Stephen Sinclair et Anthony Mac Carten) et je suis ravi de faire partie de sa pièce.
R : En quoi ce rôle de Bernie pourrait-il te ressembler ?
M : Il me ressemble car il est râleur, grognon, grincheux. Je pense que si on ne râle plus dans la vie, c’est un peu comme si on était mort. Mais Bernie est aussi un gentil et là il me ressemble encore plus ! -rires- Il protège son petit clan, ses copains chômeurs, mais passe son temps à les engueuler. Cela fait partie de sa personnalité et de la mienne.
R : Tu as en effet une grande personnalité mais tu es aussi un acteur d’envergure car tu as joué dans « Les nuits fauves » de Cyril Collard qui a eu le César du meilleur film en 1992. Peu savent que tu as aussi joué au Met de New York et au philharmonique de Berlin dirigé par Kurt Mazur ?
M : Oui, cela restera mon plus beau souvenir de scène. C’était « Jeanne d’Arc au bûcher » de Paul Claudel, sur une musique d’Arthur Honneger avec Marthe Keller... un moment magique que je n’oublierai jamais.
R : Que penses-tu de tes complices actuels sur la scène ?
M : C’est l’une des raisons qui a fait que j’ai accepté avec joie ce rôle : ils sont tous formidables. Chacun a sa personnalité et ça donne une équipe géniale ! Je connaissais déjà Michel Laliberté, qui joue le rôle de Manu et qui est le directeur de l’Essaïon.
R : Toi aussi, tu as été directeur de l’Aktéon Théâtre ?
M : Oui. Michel et Guilaine Laliberté me l’ont acheté (avec 3 associés) il y a quelques années, puis ils se sont agrandis avec le théâtre Essaïon. Ce sont des canadiens très sympas qui savent allier le plaisir du théâtre - car ils produisent des pièces - et la gestion d’un lieu.
R : Parmi tous les personnages que tu as pu interpréter au théâtre, au cinéma ou à la télévision, en as-tu un particulièrement qui t’a marqué et pour quel raison? Le « De profundis » d’Oscar Wilde par exemple?
M : C’était un projet personnel qui me tenait à cœur. Je voulais partager ce texte superbe avec le public de la manière la plus simple possible. J’ai fait une adaptation depuis l’original, l’ai traduite et jouée en lecture spectacle afin de ne pas être dans la performance d’acteur mais plutôt dans le rôle d’un passeur. Ça a duré huit mois et j’ai eu des retours du public très touchants dont une dame qui est venue me voir pour me dire que je l’avais
rapprochée
de Dieu à travers cette pièce ! J’ai eu des témoignages superbes… Côté cinéma, Eric Rohmer m’a fait un très beau cadeau en me proposant le rôle de Maxence dans « Contes D’hiver » qui m’a permis entre autre d’aller au Festival de Berlin où nous avons obtenu le Prix de la Critique Internationale. Le dernier film auquel j’ai participé aux côtés de Clive Owen « L’Enquête » de Tom Tikwer a fait l’ouverture du Festival de Berlin cette année ! Je n’ai que de beaux souvenirs avec cette ville que j’aime beaucoup.
R : Parle-nous de ton parcours ?
M : Ma première scène fut l’Opéra de Nice avec un spectacle sur Jules Verne. Après un séjour aux États-Unis où le hasard m’a fait participer à un film d’Andy Warhol, je suis venu à Paris au Cours Florent et j’ai très vite fait du théâtre. C’était la grande époque des Cafés Théâtres. J’ai joué Jean Anouilh, Victor Hugo, Jean Cocteau, Jean Giraudoux, Israël Horowitz… et aussi de jeunes auteurs, j’ai écrit, mis en scène, joué dans des comédies
musicales comme
« Let My People Come ! » à l’Olympia ! Côté cinéma, mon premier rôle au cinéma fut aux côtés de Lambert Wilson et Anny Duperey dans « De l’enfer à la victoire » de Hank Milestone, puis il y eu une comédie totalement déjantée de Michel Caputo avec Bernadette Laffont, Michel Galabru, Bernard Haller… « Arrête de ramer t’attaques la falaise »… toute une histoire ! D’autres films et télévisions s’ensuivirent tout en continuant le théâtre… mais, l’éternel insatisfait que je suis décida sur un coup de tête de repartir
aux Etats Unis pour travailler un an à l’Actor’s Studio… On m’a demandé de participer à une comédie musicale dans laquelle ils avaient besoin d’un français et je suis resté dix ans entre Los Angeles et New York à faire l’acteur autant sur scène que sur le petit et le grand écran !
R : Un destin comme on dit ?
M : Sûrement puisque quoi que je fasse, où que j’aille, je me retrouve toujours à faire mon métier d’acteur ! J’appelle ça ma bonne étoile.
R : Tu aimes ce métier donc ce métier t’aime ?
M : Oui, c’est vrai même si le métier a beaucoup changé, je suis toujours là et j’en redemande encore ! -rires-
R : Tu parlais de professeurs qui t’ont propulsé ? As-tu eu des personnes parmi eux qui t’ont poussé ?
M : Oui et non. J’étais à l’armée à Fréjus et je m’échappais le week-end à Saint Tropez où j’ai rencontré François Florent qui donnait des stages d’été avec Robert Hossein. C’était en 1972 et François m’a proposé de suivre ses cours à Paris gratuitement en échange de quelques aides techniques. J’ai donc travaillé un an avec lui rue Rodier, mais très vite, je suis monté sur scène (pour moi, c’est la meilleure école) et ça ne lui plaisait pas beaucoup. Donc
je
suis parti en continuant le théâtre et en travaillant parallèlement pendant plusieurs années avec Andréas Voutsinas.
R : Tu disais que le métier avait beaucoup changé? Est-ce lié au fait que dans les écoles, les acteurs ne travaillent plus de la même manière ?
M : C’est plutôt que la mentalité des gens a changé. Tout va trop vite maintenant, il faut être célèbre avant d’apprendre ! Avec la peopolisation due à certaines émissions de télévision, on croit que tout est facile et se fait en claquant des doigts. Heureusement, il y a toujours des professeurs qui véhiculent les valeurs de l’acteur avant celles de la célébrité ! À l’époque à laquelle on vit, je peux comprendre, mais ce n’est plus le métier que j’ai
choisi.
R : En quel sens ?
M : Disons que je suis un éternel idéaliste et un grand gamin. J’ai choisi ce métier pour m’amuser toute ma vie! Avoir du plaisir en travaillant ! Maintenant, pour garder le plaisir intact, comme j’ai eu la chance de bien rouler ma bosse, je fais des choix. C’est un luxe mais je me l’autorise. Sinon, ça a beaucoup évolué : les conditions ne sont plus les mêmes, les tournages sont trop rapides, la qualité du travail est négligée, les salaires ont énormément
baissé…
On est beaucoup trop nombreux dans ce métier. Autant, je n’ai rien contre la Star Academy et autres émissions du genre, mais cela apporte pléthore de gens qui n‘ont rien à faire dans ce métier et qui grâce à la téléréalité se retrouvent propulsés dans un vedettariat de paillettes. Dès qu’une personne est connue par ce biais, on la retrouve dans des téléfilms et au théâtre… Pendant ce temps la, de vrais comédiens se débattent avec les assedic !
R : Mais il existe quelques exceptions comme Aurélie Konaté par exemple ?
M : Bien sur ! Certains artistes se servent de ces médias pour essayer de se faire connaître et ils ont raison. Je dis à tous les jeunes : « Si vous avez le courage d’aller là dedans, faites de la téléréalité mais soyez suffisamment intelligents pour que ça vous serve à quelque chose de positif dans le métier ! »… Après, c’est une autre histoire.
R : Derrière le message léger de « Ladies Night » se cachent des messages plus durs tels que le fléau du chômage. Comment le perçois-tu, comment les jeunes réagissent-ils et comment toi, l’aurais-tu perçu à ton époque ?
M : Il est sûr qu’à mon époque, c’était plus facile de trouver du travail que maintenant. Mais les médias n’aident pas en ressassant sans cesse la crise, le chômage, la grippe H1N1... Je trouve cela très négatif. La France a fait d’une partie de ses citoyens des assistés. Les aides de l’État sont une bonne chose, à condition qu’elles ne dissuadent pas de travailler. Il y a trop de gens qui profitent du système, ça le rend négatif. En France, il y
a un problème
avec la richesse, mais sans argent, comment aider ceux qui n’ont pas les moyens de manger, de se loger ? L’argent restera toujours le nerf de la guerre. Pour que les choses évoluent, il faut d’abord changer sa manière de penser, sortir de son petit « Moi » et aller vers les autres, communiquer et essayer de comprendre sans demander à l’État de tout résoudre. C’est à nous de bouger sinon ça ne marchera pas. Quand j’étais étudiant, mes amis me disaient toujours : « Mais comment fais-tu pour sortir, aller en boîte,
au cinéma? »… C’était simple, je travaillais ! Quand je leur proposais de leur trouver du travail, les réponses étaient les mêmes : « Oh je n’ai pas envie de faire tel ou tel job, de gagner si peu d’argent… ». C’est qu’il ne voulait pas travailler en fait. Je viens d’une famille où il y avait peu d’argent. Ma mère était vendeuse, et mon père inexistant. Je suis parti à dix huit ans pour être libre et quand ma mère m’envoyait des chèques pour m’aider, je ne les encaissais pas, je gagnais ma vie en
travaillant.
R : Merci Michel, c’est un beau message à donner à notre jeunesse actuelle un peu désespérée ?
M : Heureusement, il y a aussi une jeunesse qui se bat et qui travaille ! C’est comme avec le système des subventions. Ayant été directeur de théâtre à l’Aktéon, j’aurais beaucoup à dire là-dessus quand certains directeurs de théâtres subventionnés me répondaient: « Vous savez, si on ne perd pas d’argent l’année prochaine on aura moins de subventions… ». Mais le but est lequel ? Celui de pomper les subventions ou d’avoir des subventions qui vous aident
à faire
marcher votre théâtre afin de ne plus avoir besoin d’en demander ? Et là, on peut en aider d’autres.
R : « Ladies Night » fait passer justement un message de solidarité et d’amitié. Bernie est le patron du bar, le témoin des relations entre ces hommes. Il est l’axe central de cette solidarité, le critique aussi et il relance la machine quand cela menace de tourner à la crise entre les copains ?
M : Oui. Dans la pièce, il y a cet univers de copains qui se réunissent dans son bar, font les idiots et picolent un peu. Le langage est cru mais parallèlement, on ressent les effets de la crise lorsqu’ils racontent les difficultés dans leur vie, leur ménage… Ils ont tous un peu vieilli avant l’âge à cause de leur travail.
R : On parle en effet du métier de mineur de père en fils ?
M : Absolument ! On évoque ces métiers très durs où les gens gagnaient très mal leur vie. Les régions du Nord de la France on le sait sont très touchées par le chômage. On est dans les années 80, la grande époque des Chippendales et tous se disent « Pourquoi pas nous » ! Ce sont des gens qui sont prêts à tout pour s’en sortir. Bernie est fier de pouvoir les aider.
R : Ils créent un projet ensemble, avec des valeurs communes qui les confrontent aussi à eux-mêmes.
M : D’autant plus qu’ils vont devoir se mettre à nu physiquement bien sur, mais surtout psychologiquement ! Je crois que c’est une excellente thérapie !
R : C’est aussi un petit clin d’oeil fait sur la société des apparences et du bodybuilding, lié au rôle de cette femme coach, Glenda parfaitement faite, qui les entraîne à bouger leur corps et à savoir danser ?
M : C’est un tout petit clin d’œil car la pièce est plus axée sur le social, le chômage, sur le fait de retrouver confiance en soi. Évidemment, le fait qu’ils réussissent à aller jusqu’au bout, qu’ils deviennent les premiers « Ch’tispendales » comme je les appelle -rires- cela leur permet de se libérer de leurs problèmes et de retrouver une certaine liberté et une fierté.
R : Ce qui est très bien dans cette pièce, c’est la distribution. Ces personnages ne se ressemblent pas mais ils ont tous un point commun, une forme de désespérance, d’enfantillage… ?
M : Oui, ce sont de grands gamins. Je crois que si l’on garde toujours une parcelle d’enfance en soi, on s’en sortira toujours. Je crois au Père Noel !
R : Même s’il n’existe pas ?
M : Mais si, il existe!
R : Non, chers lecteurs, il n’existe pas !
M : Si! La preuve, je suis là devant toi ! -rires-
R : Ah oui c’est vrai, j’oubliais pardon !... -rires- Peux tu nous parler des tes partenaires ? Comment s’est faite cette rencontre ?
M : Pendant les répétitions tout simplement. La force de Guylaine est d’avoir trouvé huit personnes qui ont tous une très forte personnalité et qui se sont adaptés à leur personnage. Laurent Mentec le poids lourd de l’équipe que j’appelle « Gégé… latine » il vient du one man et il a un comique naturel… Marc Diabira,(ou Alain Azerot) les beaux gosses, Sacha Patronjevic le perturbateur, Franck Partaud le timide, Pascal Aubert le sex symbol macho,
Michel Laliberté
l’initiateur du projet, Marielle Lieber-Claire la prof de danse, ancienne amie de Bernie. Tous sont excellents et c’est un vrai plaisir de partager la scène avec eux.
R : Parle-nous maintenant de ton actualité?
M : « Ladies Night » Of course! Cet été, j’ai tourné dans un film de Jean-Michel Verner « Même pas mort », avec Gérard Darmon. J’ai aussi participé au court métrage d’un jeune réalisateur qui s’appelle Cédrick Spinassou, ainsi qu’au premier film de Guillaume Martinez (primé à Berlin pour son premier court métrage) « Eva Nova » avec Edith Scob. Il y a également « L’enquête» de Tom Tykwer qui vient de sortir en DVD. J’y suis Viktor Hass, un ancien
collaborateur
et ami de Clive Owen. À venir, deux projets théâtre : « Le messager et la ballerine » (d’après la vie de Margot Fonteyn) de Herman Van Veen qui sera créé à Amsterdam en juin 2010 et « Forget Hollywood » de Miro Gavran au festival de Bratislava en septembre 2010. En espérant les jouer à Paris…
R : Merci Michel. Quel serait ton vœu pour les dix prochaines années ?
M : Qu’il n’y ait plus de guerre. Et que les gens soient un peu plus généreux dans le vrai sens du terme. Arrêtons de demander de l’aide, soyons notre propre force d’action. Si nous ne bougeons pas, personne ne le fera pour nous. Essayons d’être heureux nous même et partageons avec nos proches… si chacun faisait cela, chaque cercle grandirait et tous ces petits cercles deviendraient un grand cercle.
R : Les communautés se sont construites avec ces réseaux de solidarités, de corporations de métiers. Il faudrait peut être y revenir selon toi ?
M : Absolument ! Le compagnonnage avait du bon ! On peut toujours rêver…
R : Merci Michel. Pour rappel, Ladies Night est à l’affiche jusqu’à fin mars et pour les fêtes ?
M : Oui, tous les vendredis et samedis à 21h30. Si vous voulez réveillonner avec nous, le 31 décembre il y aura deux représentations à 19h00 et 21h30 avec champagne, cotillons et petits fours. On va faire la fête ce soir là. Sur billetreduc, les critiques sont excellentes à part une, mais celui ci a dû se tromper de pièce !
R : C’est moi !
M : Merci Safia. C’est une pièce pour les femmes pas pour les enfants !
R : J’en ai vu pourtant dans la salle ?
M : Tout dépend de l’éducation que les parents leur donnent. Je préfèrerai les emmener à « Ladies Night » que les voir collés à un écran devant certains jeux vidéo qui prônent la violence et la guerre ! Donc venez tous vous amuser avec nous !
R : Oui. Merci encore Michel pour cette interview. Rappelons que « Ladies Night » est à l’affiche au Théâtre de l’Essaïon pour notre plaisir à tous pendant les fêtes. Cette pièce des plus sympathiques se prolongera aussi jusqu’à fin mars 2010.
Propos recueillis par Safia Bouadan
Voir article « Ladies Night »
Site :http://www.essaion-theatre.com/
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