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INTERVIEW réalisée au Théâtre Antoine le 16 décembre

R : Bonjour Alain Sachs. Merci de nous accorder cette interview. Pouvez-vous nous parler en premier lieu de votre dernière création ? Pourquoi Offenbach et pourquoi cette œuvre « La vie parisienne » ?
A : J’aime quand il y a du monde sur scène avec de grosses équipes. Alors c’est comme ça que j’ai monté l’année dernière « Les deux canards » de Tristan Bernard au Théâtre Antoine avec Isabelle Nanty, « Madame Sans-gêne » de Victorien Sardou avec Clémentine Célarié, « La Locandiera » de Carlo Goldoni avec Cristiana Reali toujours dans ce même théâtre, « Le Bourgeois Gentilhomme » avec Jean Marie Bigard au Théâtre de Paris…J’aime les grands et
beaux projets…
J’alterne la
création contemporaine avec des créations de répertoire. Maintenant, je n’aurais jamais pu imaginer monter du Offenbach car cela nécessite beaucoup de monde en comédiens, en musiciens, en danseurs, en chanteurs .C’est parce que c’était impossible que j’ai voulu trouver le moyen de le faire et de remettre Offenbach dans les théâtres parisiens car il a toujours été conçu pour jouer dans les théâtres avec des comédiens et non pas des chanteurs. J’ai eu l’idée de voir s’il n’existait pas en France des artistes comédiens,
chanteurs, danseurs et musiciens. J’ai commencé par faire cette recherche et quand j’ai su qu’il en existait, je me suis dit que c’était possible de le faire à treize acteurs là où d’habitude, on en a quarante !
R : Dans cette version originale et vivifiante que vous proposez, il n’y a pas d’orchestre, ni de chanteurs lyriques. Comme vous le disiez, en 1866, Offenbach a pris la troupe du Palais Royal qui était en majorité des vaudevilliens. Même si Labiche était contre car il avait l’impression qu’on mangeait un petit peu son répertoire et surtout qu’on grignotait son public, il a reconnu que c’était une très bonne pièce. Vous, vous remettez cela à l’honneur-comme
Jean
Louis Barrault
l’avait fait aussi- c'est-à-dire redonner du sens au livret, à la théâtralisation de cette œuvre lyrique. Les grands complices d’Offenbach, Halévy et Meilhac écrivaient beaucoup sur la parodie et sur le satyrisme qui n’est pas lyrique au départ mais qui est un genre comique à part entière .
A : Tout à fait. Beaucoup de personnes viennent et connaissent parfaitement l’œuvre .Elles me disent qu’elles ne savaient même pas que ça racontait tout ça…Il existe déjà un premier contre sens car quand les gens la voient à l’opéra, c’est avec plein de chanteurs et de danseurs. Ils gardent seulement l’idée qu’on connaît, le grand et le vrai Paris. Mais la pièce ne traite pas du tout de ce sujet là ! Ce n’est pas du tout ça ! Cela parle d’une arnaque totale
: c’est
un baron qui est
trimbalé de fausses fêtes en fausses fêtes…Là, les comédiens portent vraiment l’histoire.
R : Comment avez-vous choisi votre distribution ?
A : On a procédé par étape : on a commencé par chercher des gens qui soient chanteurs et musiciens : on voulait que ça chante avec un vrai niveau mais on a demandé cela à une population de comédiens, pas de chanteurs. Après, on leur a demandé leur niveau d’instrument. Les gens qui appelaient et qui me disaient qu’ils n’avaient que cinq ans d’expérience de violon par exemple, je leur répondais que ce n’était pas la peine de venir car ils allaient être le
seul violon
de la troupe. «
Je leur confiais : «Si vous n’avez pas dix, quinze ans de violon, laissez tomber! ». Quand on eut fini cette première sélection, je les ai distribués en fonction de leur qualité d’acteurs. J’ai eu la chance d’avoir un baron qui ressemble à un baron, une baronne qui ressemble à une baronne. C’était magique et là, je les ai auditionnés comme acteurs. Il se trouve-et ça c’est un miracle- que ces artistes s’intéressent à tout et dans leur parcours, ils étaient fatalement passés par la danse .On ne le savait
pas et on a demandé un niveau de danse assez haut, notamment pour Noémie Delavennat, la plus jeune qui a vingt ans et qui me demande un soir : « Est ce que je peux garder mon boulot d’un soir, je suis danseuse de french Cancan »! C’est fou, on a eu une chance incroyable. En plus, ils sont évidemment très travailleurs et très sympathiques. Ils sont très disciplinés : on en est à la quinzième et on vient de travailler encore deux heures ce soir jusqu’à 19h30 .On fait ça tous les soirs, pour améliorer encore : ce
soir, c’était la musique, demain, ce sera la danse.
R : Oui, ce qu’il faut savoir, c’est que le livret est respecté de la première à la dernière note et du premier mot au dernier ?
A : Exactement, il n’y a pas un seul mot de rajouté.
R : J’ai aussi remarqué une petite chose dans « Le Quatuor » récemment, vous aimez bien prendre l’instrumentiste comme acteur et vice-versa, ce que l’on retrouve aussi dans « La vie parisienne »? Tout d’abord, vous-même avez-vous « touché de l’instrument »-car Offenbach était un violoncelliste assez virtuose aussi ?-
A : Pas du tout. Je ne lis pas de la musique, ni ne la joue… Et je chante faux !-rires-
R : Et pourtant, vous êtes réputés pour porter magistralement la musique au théâtre, cela a même été une des critiques de la presse nationale ?
A : C’est l’amateur: j’aime ça, cela me met en joie. J’adore la musique, j’adore le music hall, j’adore la danse mais je le fais avec l’innocence du candide. J’ai bien sûr le sens de la musique puisque j’interviens précisément sur des arrangements, des orchestrations.
R : Donc, vous avez pris en collaboration musicale et vocale Patrice Peyriéras ?
A : Bien sûr et il a fait un travail de fou car il a fallu refaire toutes les orchestrations et tous les arrangements. On travaillait jour et nuit parce que je lui disais pour tel air, un tel un tel un tel vont chanter donc tu n’as de disponible qu’un violon, une trompette…
R : C’est assez extraordinaire… !
A : Oui. Il faut voir le spectacle deux fois et je crois que c’est ce que vous allez faire ce soir. Alors amusez-vous à comprendre ce qui se passe au niveau du passage des instruments : sur les treize, huit sont pianistes. Mais les gens ne le voient même pas la première fois. Il n’y a pas de chef d’orchestre. Ils se dirigent eux-mêmes, on ne sait pas comment les airs partent et pourtant il y a bien quelqu’un qui les lance. C’est amusant de venir revoir
le spectacle
pour refaire le
trajet des instruments de musique : l’acteur dépose la trompette à un moment puis il la reprend pour faire trois notes…Ils sont tous les treize sur scène en permanence et c’est très difficile car c’est un parcours de combattants.
R : C’est complexe aussi car cela fait penser à onze personnages en quête d’auteur…c’est du Pirandello ? En tout cas, c’est comme cela qu’on peut le percevoir au début : on peut être déstabilisé quand on ne connait pas ce théâtre et quand on s’attend à l’adaptation classique de l’opéra-bouffe. Alors pourquoi cette référence réelle à Pirandello ?
A :Vous avez raison, c’est une vraie référence. C’est parce que je voulais vraiment accentuer le fait que je l’ai fait dans un théâtre car c’est un spectacle de théâtre. Comme les gens viennent voir « La vie parisienne » avec pleins d’idées dans la tête de ce qu’ils ont vu , entendu, …Des idées qui sont toujours forcément du côté du traitement musical et du lyrique, je voulais les déstabiliser tous, en leur disant : « De toute façon, ce ne sera à aucun
moment comme
tout ce que vous
pouvez imaginer car on sera au théâtre. Cela commence par cinq minutes de silence –et c’est ça qui est drôle-…C’est aussi pour mettre les gens à un niveau d’écoute où chaque évènement va prendre son importance. Dans le premier acte, je m’évertue à ce que chaque instrument apparaisse l’un derrière l’autre. Tout ça forme un évènement et en plus, ce sont des jeunes qui entrent en scène et on découvre leur innocence devant une œuvre puisqu’ils sont censés passer une audition ou être en répétition -l’histoire ne le
dit pas- Ils vont découvrir « La vie parisienne »pour la première fois. D’ailleurs, c’était la réalité : quand j’ai fait les auditions, je n’ai pas dit que c’était pour « La vie parisienne ». C’était un secret d’état.
R : Oui, il me semble que c’est le huit octobre que vous leur avez révélé le nom de l’œuvre.
A : Tout à fait le huit ! Donc, je leur ai tout expliqué : beaucoup d’artistes ne la connaissaient pas !...Il se passe sur scène quelque chose de très proche de la réalité. Certains l’ont découverte et c’est cette candeur qui est un des aspects enthousiasmants du spectacle.
R : Vous avez-vous-même été marionnettiste pour Philippe Genty et on voit ça et là, des clins d’œil au répertoire que vous avez joué. Je me permettrais de dire qu’on a même une référence à la mécanique du rire à un moment avec ce jeu de porte, d’entrée et de sortie : on retrouve vraiment le dix neuvième par la référence au Feydeau, au Labiche. Le livret de Meilhac et Halévy est aussi respecté mais on retrouve votre goût pour le music hall, et notamment
aussi pour
le burlesque, représenté
par les numéros de David Alexis qui vient de cet univers là. Est ce vraiment toute cette ambiance que vous avez voulue rendre ici pour que le public trouve la pièce plus populaire, qu’elle lui soit plus accessible ?
A : Non, en fait, j’ai revu un soir sur Arte un reportage sur la compagnie Renaud- Barrault et grâce à cela, je me suis souvenu que ce dernier remettait au répertoire « La vie parisienne » dès que les caisses étaient vides. C’était il y a cinquante ans environ au Palais Royal, en 1958.
Il faut dire que cette œuvre est faite pour ça .On n’est pas en train de présenter une version nouvelle et innovante : on remet Offenbach là où il a été conçu. Il disait : « Je préfère des acteurs qui chantent mal que des chanteurs qui ne savent pas jouer ». J’ai appris hier que quelqu’un a des enregistrements en rouleau de cire de « La vie parisienne ». C’étaient des chanteurs de caf’conf qui chantaient. Offenbach n’a jamais imaginé un jour
autre chose.
C’était des amuseurs,
ce n’était pas du tout des voix lyriques. Malheureusement, après cela n’a plus pu être joué dans les théâtres. Maintenant qu’il existe la contrainte des charges sociales, dans un théâtre subventionné, on peut avoir plus de monde mais dans un théâtre privé... J’ai eu jusqu’à vingt personnes sur « Le bourgeois gentilhomme », on ne peut pas aller au-delà. C’est entre douze et quinze artistes pour les très grosses distributions. Donc Offenbach serait tombé dans l’oubli si les opéras ne s’étaient pas emparés de lui
mais des tas de ses contemporains n’ont pas eu cette chance. J’ai monté « Le Sire de Vergy » sur une musique de Claude Terrasse, aux Bouffes Parisiens en 2000 :c’est sensationnel, c’est largement aussi beau qu’Offenbach mais comme cela n’a pas été repris par les Maisons d’opéra, c’est tombé dans l’oubli .France Musique m’a dit que c’était une idée extraordinaire de faire ça ! C’est comme Hervé. Cela m’amuserait tellement de les sortir car ce sont des gens tellement spirituels, intelligents et joyeux qui écrivaient
pour les acteurs.
R : Et qui savaient dénoncer aussi une certaine catégorie de la société qui s’encanaillait alors qu’elle avait des codes très rigides, sur ce qu’était le bon savoir vivre, le bon savoir faire et le bon comportement. C’est ce qui est intéressant aussi ?
A : Oui, bien sûr, les gens prennent cet opéra-bouffe comme une référence à un paradis perdu, au gai Paris mais en vrai, c’est une parodie, une satire totale d’une société dont Offenbach, Meilhac et Halévy se fichent.
R : C’est vrai et je pense qu’Offenbach a décidé de créer le genre opéra-bouffe au Bouffes Parisiens pour avoir une certaine indépendance aussi avec ses des deux complices en écriture Meilhac/ Halévy qui allaient dans des soirées champagne dont ils s’inspiraient dans leurs œuvres pour dénoncer les travers de cette société.
A : Oui, c’est bien cela. Tout à fait.
R. Ce qui est bien, c’est que cette version que vous avez faite reste populaire et accessible à tous. En Italie, les genres opéra, opéra comique et surtout opéra bouffe ne sont pas cloisonnés que ce soit au niveau des prix ou du style, le « bouffo » ou l’opéra. Ce n’est pas le cas en France. Comment expliquez-vous cela ?
A : C’est parce que les français sont devenus extrêmement cartésiens. A la fin du dix neuvième, il n’y avait pas cette scission entre les intellectuels et les amuseurs. D’ailleurs tous les amuseurs étaient de grands intellectuels : ces gens là étaient extrêmement cultivés. Quand Offenbach fait la Belle Hélène, il va s’amuser autour du thème de la tragédie grecque. C’était des intellectuels déconneurs mais maintenant cela n’existe plus. On est soit du côté
des amuseurs,
soit de celui
des intellectuels. Les amuseurs n’ont en général pas le mépris de ces derniers car souvent ils le sont tous.
R : Le bon mot, le bon trait d’esprit proviennent pourtant d’une grande spiritualité et de l’intellectuel ?
A : Absolument. Des artistes comme Michel Leeb sont des professeurs de philosophie au départ. Même Boris Vian était un scientifique.
R : C’était un ingénieur issu de l’Ecole Centrale et beaucoup d’autres encore venaient de grandes écoles ou d’études philosophiques.
A : C’est vrai pour la plupart….Quand le subventionné a été créé au début, les gens avaient le sens du populaire, Planchon, Maréchal, Vilar :il n’y avait pas cette scission entre le grave et le sérieux et progressivement, on ne sait pas pourquoi, le public est devenu quelque chose qui serait l’apanage des gens qui auraient une pensée sérieuse et grave sur les choses .Encore que c’est en train de changer car on monte du Feydeau à tour de bras faute
d’identifier
de nouveaux auteurs.
Même les Feydeau, Labiche ces grands amuseurs étaient de grands intellectuels, des académiciens, des gens qui écrivaient, des journalistes. C’était des grands intellos mais des intellos déconneurs.
R : Ils avaient le sens de la dérision, il faut savoir aussi rire de soi ?
A : Et cela, c’est une chose qui s’est perdue.
R : Oui , mais aussi, j’ai remarqué en lisant les critiques par ailleurs très bonnes du public, que ce dernier faisait un amalgame entre l’opérette et l’opéra bouffe qui est très particulier : on parle justement des amuseurs, du « bouffe », du « bouffo » et le bouffon était en charge de dénoncer d’une façon satyrique et drôle des évènements politiques, économiques, sociaux, une façon de penser, un comportement alors que l’opérette peut recéler aussi
un genre
sérieux, même si
c’est de la même famille. Or le public -et cela va peut-être aider de voir La vie parisienne-confond ?
A : Oui c’est vrai : ce sont des glissements qui à chaque fois revêtaient des réalités différentes. C’est difficile d’expliquer cela car ils se sont succédé dans l’histoire.
R : La France avait besoin de trouver son genre ?
A : Il y a une chose que les français ont inventée : c’est Lully et Molière !
R : Et on est dans la comédie sociale et de mœurs en même temps que dans la spiritualité !…Merci beaucoup Alain Sachs pour ces échanges et pour ces informations. Je voulais vous demander en dernier lieu : quel serait votre vœu en tant qu’homme de théâtre pour les vingt prochaines années ?
A : Ce serait bien que des gens écrivent vraiment pour le théâtre car on a un vrai problème d’auteurs : ceux qui sont capables d’écrire des pièces et de les structurer sont partis à la télévision ou au cinéma. Ecrire une pièce en quatre actes, structurée, racontant une histoire. J’ai monté Les deux canards de Tristan Bernard l’année dernière et les gens ont adoré ça car c’est une pièce incroyablement construite avec un déroulement, des péripéties, des retournements,
une vision de la
société, du monde…En fait, il y en a très peu maintenant, même quand on pense à Jean Anouilh, vraiment les derniers grands auteurs remontent aux années cinquante comme Pirandello. Il reste des auteurs de théâtre mais ils écrivent pour le subventionné, des choses très intéressantes mais qui ne sont pas structurées dans une dramaturgie classique d’évènements de théâtre. Plus personne ne sait le faire. Même des auteurs comme Yasmina Reza…crée plutôt des climats : ils font résonner le monde d’aujourd’hui.
Il n’existe plus des grands raconteurs d’histoire au théâtre et ce serait bien qu’il y en ait car les gens adorent ça ! La vie parisienne raconte : c’est très simpliste mais les gens écoutent ça avec une attention qui me stupéfie car l’argument est vraiment léger dans cette œuvre mais les gens s’intéressent.
R : Parce que cela parle du mensonge, de la représentation : le jeu du mensonge, on est tous dedans. Ça dénonce le masque de la société que l’on porte tous. Il valait mieux prendre une histoire simple pour pouvoir en montrer les tiroirs complexes ?
A : Oui tout à fait…Imaginez un nouveau Goldoni, ou Pirandello…Cela serait extraordinaire !
R : Vous-même avez bien écrit si je puis dire : « Un amour de théâtre » ?
-Rire-
A : Oui, j’écrivais beaucoup à cette époque pour le théâtre.
R : Avec toujours cette passion du théâtre qui avec La vie parisienne remet au goût du jour aussi le populo, on vous en remercie beaucoup. «La vie parisienne» est à l’affiche et remporte l’adhésion pleine et entière du public depuis le 3 décembre et il s’annonce déjà une tournée ?
A : Oui, elle est d’ores et déjà prévue entre septembre et décembre prochain.
R : Et avez-vous un prochain projet que vous pourriez déjà nous confier ?
A : Je fais tout à fait autre chose :c’est une comédie anglo-saxonne à quatre personnages qui va être jouée au Théâtre des Variétés après Le Quatuor par des gens très populaires qui reviennent au théâtre et qui sont Corinne Touzet, Jean Luc Reichmann , Bernard Dhéran et une jeune fille qui se nomme Delphine Rivière. Cela s’appelle : « Personne n’est parfait » et ce sera à partir du 12 mars au Théâtre des Variétés donc.
R : Merci beaucoup Alain Sachs et à très bientôt !
Safia Bouadan
Voir l'article sur "La vie parisienne "
www.theatre-antoine.com
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