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Interview de Gilbert Ponté réalisé au salon de thé La ferme le 23 octobre 2009.

R : Bonjour Gilbert Ponté. Vous êtes actuellement à l’affiche pour « Giacomo sur les planches » qui est l’épisode II d’une trilogie de la mémoire avec en épisode I :« L’Enfant de la cité » qui est autobiographique. Comment cette aventure très humaine a-t-elle commencé ?
G : Elle a commencé parce que j’avais envie depuis longtemps de raconter l’histoire de ma famille italienne en France : depuis leur départ d’Italie jusqu’à leur arrivée. Mais également comment ils avaient réussi à s’intégrer, comment ils s’en étaient sortis. Comme tous les immigrés, ils sont arrivés avec une valise. Ils se sont installés, ils ne parlaient pas un mot de français. Ils ont fait des enfants. Ils ont travaillé dur. J’ai vécu dans une cité ouvrière, et je
voulais donner
la parole à ces gens ordinaires comme disent les canadiens. Ces gens ordinaires qui deviennent extraordinaires sur une scène de théâtre. Ces gens ont structuré et nourri l’imaginaire de ce petit personnage Giacomo. C'était des gens qui portaient en eux une force de vie et non une force de mort, c'était donc des battants. C'est un peu tout cela que j’ai voulu rendre sur scène avec sincérité.
Je viens d’une région en Italie où la devise est honnêteté et travail.
R : Quelle région ?
G : Le nord est de l’Italie près de Trieste, dans mon village de Talmassons.
R : Vous êtes partis pour arriver en Alsace ?
G : Ce n’était pas facile d’y vivre car les alsaciens avaient des problèmes déjà avec leur culture alors voir arriver comme ça des étrangers …Dans les années 60, ce n’était pas si évident! Cela se reproduit avec d’autres nationalités. Je voulais justement dans ce spectacle faire une passerelle entre l’histoire ancienne et celle contemporaine et récente.
R : Vous donnez par ailleurs beaucoup d’importance à l’histoire mais aussi aux découvertes historiques ?
G : J’ai toujours travaillé avec le contexte historique. Pour soulever des questions, il faut savoir dans quel contexte cela se passait. Là on parle des années 70, c’est l’apparition de la consommation, du confort, de la télévision
R : On évoque mai 68 aussi ?
G : Oui, on parle de tous ces évènements qui quarante ans après déteignent sur nos sociétés. L’être humain ne change pas fondamentalement.
R: On sort d’une crise pour rentrer dans une autre ?
G : Tout à fait. C’est cyclique, on revient aux mêmes choses. Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment les êtres humains se comportent par rapport aux évènements extérieurs qui arrivent. Qu’est ce qu’ils font et finalement ils font avec ! –rires-
R : Pour parler de l’extra-terrestre, on parle de l’homme qui a marché sur la lune. Quel impact cela a-t-il eu sur l’enfant que vous étiez ?
G : Tout à fait. Je me souviens que mon père m’a réveillé la nuit. Pour moi, cet évènement extraordinaire a été un point de départ de l’histoire et j’ai voulu situer le début de mon spectacle autour de ce fait.
R : Est-ce la seule raison de le situer à cette époque ?
G : Non. Il y avait aussi la fascination.
R : Vous avez un rappel poétique dans le cyclorama qui défile en même temps sur l’écran scénique et une grande part est donnée à la poésie burlesque ?
G : Elle vient des êtres humains que j’incarne et du respect de cette rencontre avec ces personnages. Je n’aime pas le comique méchant, qu’on se moque des défauts physiques, même si dans mon spectacle, la petite fille Sandrine a un appareil dentaire mais elle est très belle quand elle l’enlève !
-rires-
R : La petite file Sandrine correspond au moment ou le petit Giacomo veut lui faire répéter Roméo et Juliette et elle est amoureuse de lui ?
G : Ce sont les premières amourettes de Giacomo qui découvre le sexe opposé.
R : A travers le théâtre aussi ?
G : Oui c’est vrai .J’utilise la vie très riche de mon entourage pour construire celle de mon personnage et ma création.
R : Giacomo c’est vous bien sûr ?C’ est l’oncle Eddy qui vous a vraiment ouvert les portes du théâtre ?
G : Oui, c’est bien moi et Eddy m’a beaucoup marqué : c’était un homme très cultivé, qui lisait beaucoup et de tout. C’était un personnage atypique et original qui aimait la littérature et dans ce contexte ouvrier, il détonait .C’est vrai, il buvait aussi mais à chaque fois que j’allais chez lui, il lisait, peut être parce que la vie l’emmerdait tout simplement! Il s’échappait du monde alentour …Pour lire, il faut accepter d’être seul, d’être dans le silence.
On dit qu’il
y a beaucoup de gens qui lisent comme ça mais le font –ils vraiment car cela exige de se déconnecter du monde autour de soi.
R : Une référence importante est faite à la religion par l’intermédiaire du curé et d’une façon très cinématographique à la Dino Risi ?
G : Oui. Le personnage du curé m’a marqué dans mon enfance aussi car il avait le sens du spectacle. Il mettait sa messe en scène et c’est ça qui m’a fasciné. Le curé jouait, Eddy répétait avec moi. Le personnage du rebouteux est aussi un personnage de théâtre .Ce sont eux qui m’ont nourri d’humanité. J’ai vécu dans une communauté italienne et c’est vrai que l’on retrouve ces personnages dans le cinéma italien. Quand on va en Italie, tous les italiens dans la rue jouent
un personnage,
se montrent et parlent fort. On est toujours en représentation.
R : Dans les ruelles, à chaque coin, on y voit des icônes et des statuettes de la Vierge et des saints. Justement, vous incarnez dans cette galerie de personnage Jésus ou San Sebastian d’une façon loufoque et très personnelle ?
G : Dans l’église trônait un grand San Sebastian de trois mètres de haut qui m’impressionnait toujours : il avait les yeux révulsés et il était en extase avec ses flèches. Je le regardais en me disant que c’était incroyable ce type qui prend plaisir à être un martyr. Alors je me suis dit pourquoi pas le faire parler…Et ce qui est original en effet, c’est que d’un seul coup, un musulman, Boubaker, entre dans l’église et se met à parler avec un saint. C’est totalement
théâtral.
R : Les musulmans ont en effet aussi leurs saints mais là c’est différent. Quelle est la réaction des gens ?
G : rires- Oui ce n’est pas tous les jours qu’un musulman s’adresse à un San Sebastian! D’ailleurs, le public à ce moment précis entre dans un silence religieux et je le ressens. Alors que les italiens quand ils rentrent dans une église, ils se comportent normalement: un saint qui parle ?… pourquoi pas !
-rires-
R : C’est la référence à la culture populaire : le « populo », le peuple fait l’Italie ?
G : Oui, on appelle ça la tradition populaire, le conte populaire. Dario Fo en parle très bien : on joue dans la tradition populaire, on incarne des personnages que l’on fait vivre dans une espèce de bouffonnerie, mais toujours dans une certaine générosité.
R : Ce n’est pas votre première collaboration avec Stéphane Aucante. Il a commencé avec vous par une adaptation de Dario Fo ?
G : Tout à fait avec « Le Saint jongleur François « qui a été joué à La Comédie Française l’année dernière. J’en avais fait la traduction et là aussi, on a un peu de mal dés qu’il s’agit de religion. Si on connait un peu Dario Fo, il a un profond respect pour Saint François d’Assise mais il en fait un personnage justement populaire.
R : Vous l’aviez adapté à Paris ?
G : Oui je l’avais joué en 2005 ou 2006 au Théâtre Essaion.
R : C’était votre première collaboration avec Stéphane Aucante et d’autres ont suivi. Comment s’est faite cette rencontre ?
G : On s’est bien entendu, ce sont des affinités qui se créent parfois naturellement.
R : Vous l’aviez rencontré dans un festival ?
G : Oui, au festival d’Avignon et on a essayé de commencer quelque chose ensemble .C’est devenu un ami et il connait bien mes défauts. Et là qui plus est, c’est mon histoire donc c’est plus difficile à mettre en scène.
R : Pour cet épisode II, « Giacomo sur les planches », Stéphane Aucante dit : C’est difficile de mettre un acteur seul en scène mais qu’avec vous, c’est un véritable plaisir qu’il a eu envie de renouveler. Il rajoute aussi qu’il faut oser notre envie de théâtre, voire aller dans une certaine démesure avec ce qu’il y a de spectaculaire. D’où le côté étoffé que l’on voit sur scène, avec le support visuel, audio- fidèle à l’époque où l’action se situe-,celui issu
du travail
de gestus, ce,pour que le public ait une vraie idée de ce type de théâtre ?
G : Oui .Il faut mettre beaucoup de références dans ce sens.
R : Combien de personnages incarnez-vous ?
G : Oh à peu près une trentaine.
R : C’est très identifié à la culture italienne mais c’est transfrontalier ?
G : Oui je raconte cette histoire là comme c’est le cas pour tous les immigrés en France.
R : Votre actualité ?
G : je suis à l’affiche avec « Giacomo sur les planches » jusqu’à fin janvier à la Manufacture des Abbesses.
R : Mais vous préparez déjà la suite ?
G : Oui je répète avec Stéphane Aucante, on prépare le troisième épisode de Giacomo et qui sera « Le monde est grand ».il va fuir la cité et ce sera un vrai travail sur la mémoire…Mais je ne peux pas tout raconter.
R : Merci pour cette interview Gilbert Ponté et belle continuation.
Lien vers l'article : Giacomo sur les planches
Lien vers l'aricle : Giacomo Le monde est grand
Propos recueillis par Safia Bouadan
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