PIERRE AZÉMA

Interview de Pierre Azéma, notre Coup de cœur « Acteur » pour l’Année 2012 – entretien réalisé à son domicile.


Photo Cris Noé

Regarts : Bonjour. Merci pour cette interview.

Tu reprends actuellement « Même si tu m’aimes » de Mélissa Drigeard et Vincent Juillet, mis en scène par Julien Boisselier. Après son succès au Studio des Champs Elysées, cette pièce est en effet à l’affiche depuis le 7 février au Théâtre Michel. Tu es aussi l’un des rôles principaux de la Liste Noire, la première web série interactive.

Auparavant, tu étais le Gilbert du « Marie Tudor » de Victor Hugo, mis en scène par Pascal Faber au Lucernaire. Dans cette très belle pièce à la distribution excellente et au ton juste – avec Florence Cabaret en reine Marie si touchante, notamment – tu jouais Gilbert, maître artisan chevaleresque et pur, l’amoureux sacrificiel de ce petit bijou théâtral. Cette production a suscité l’enthousiasme non seulement du public mais aussi de la presse… Elle sera ainsi reprise au théâtre de l’Oulle l’été prochain. Comment expliques-tu ce succès?

P : Je ne me l’explique pas, mais a priori, il existe une évidence et une harmonie entre la distribution, la scénographie créée par Doriane Boudeville, la magnifique lumière de Sébastien Lannoue et la belle simplicité des costumes qui servent la mise en scène imaginée par Pascal Faber. On voit tout ce qui se passe entre les personnages et on est peu à peu porté vers le point culminant que représente la scène finale entre les deux femmes.

R : Est-ce que tu penses que le succès de la pièce repose surtout sur cette scène ?

P : Justement, non. C’est le résultat d’un travail d’orfèvre entre les membres de la troupe que le public perçoit dès le début de la pièce. A l’image du satellite qui sans la rampe de lancement ne fonctionnerait pas…

R : Quelles en sont les retours critiques ?

P : J’ai du mal à les percevoir car, en sortant, les gens disent juste qu’ils ont pris une claque. Après, il peut y avoir des remarques sur ces rebondissements semblant sortir de nulle part. Mais Victor Hugo, même s’il était jeune –c’était sa deuxième pièce – savait de quoi il voulait parler !

R : C’est plus une évolution tragique pure, une pièce romantique de fait?

P : Oui, c’est ça, on est plongé dans le drame romantique.

R : On est un peu voyeur de ce huis-clos. Cela n’angoisse pas le public malgré le drame qui se noue autour de ton personnage Gilbert ? C’est pourtant à lui qu’il s’identifie ?

P : Gilbert est un personnage tellement pur qu’on a envie de s’identifier à lui. La Reine est plus manipulatrice. Ils ont les mêmes mots en bouche, ils ont le même problème.  À un moment dans la pièce, la Reine demande même à Gilbert de la prendre en pitié.

R : Gilbert, c’est un Juste en quelque sorte ?

P : Oui, c’est un Juste. C’est pour cela que les gens s’identifient à lui, ce qui me fait énormément plaisir. C’était le challenge du rôle, d’être au plus près de quelqu’un de juste. Il est prêt à se sacrifier pour cette femme, il ferait tout pour elle car il l’aime. « C’est comme ça, le cœur d’un homme ». Voilà ce qui est dit ici.

R : C’est un peu comme en religion non ?

P : Je ne sais pas. Lui est croyant en tout cas comme le veut l’époque.

R : Par son attitude humaine, on se dit qu’il ira directement au Paradis. C’est difficile de faire un ange de Gilbert?

P : Je ne sais pas, mais si c’est le cas, c’est un compliment qui me touche…

R : En fait, ce qui est intéressant dans ton personnage, c’est le paradoxe entre son physique rustre, aux déplacements lourds, presque à la Quasimodo, et sa finesse de maître artisan doté d’un un savoir-faire, d’une culture, d’une philosophie, d’une éthique aussi. Tout ça passe à merveille grâce au personnage que vous avez construit avec Pascal.

P : Nous nous sommes surtout inspirés des personnages de Lennie des Souris et des hommes de John Steinbeck et de Jean Valjean des Misérables de Victor Hugo.

R : Comment s’est montée cette distribution, comment as-tu été recruté ?

P : Pascal était en Avignon, tout comme moi, en 2010 et il m’a parlé de son projet de monter Marie Tudor, à la demande du Lucernaire.
Nous avions déjà monté ensemble des extraits des Caprices de Marianne.

R : C’est un beau rôle avec une vraie prise de risque pour le metteur en scène ?

P : Pour être aussi metteur en scène, je sais qu’il y a toujours une prise de risque quel que soit le rôle. On n’est jamais sûr, même si on a vu ou collaboré avec l’acteur dans des dizaines de pièces… Et ce, du fait du texte, du reste de la distribution… Je me suis longtemps posé la question de savoir si je pouvais jouer Gilbert : j’ai lu, relu le texte, et parlé de ce personnage autour de moi tant je n’avais aucune certitude mais Pascal a fini par me convaincre…

R : Tu as fait de cette lucidité une force pour Gilbert ?

P :- rires - Oui c’est peut-être ça qui a porté !

R : Nous parlions de mise en scène. Comment es tu passé du rôle d’acteur à celui de metteur en scène ?

P : C’est mon maître Emile Salimov  qui m’a enseigné la mise en scène aux Ateliers de mise en scène de Stanislavski à Paris. L’investissement étant très lourd, il faut, pour que je me mette à la mise en scène, que ce soit une pièce qui me touche et que j’aie un an ou deux ans pour la monter.

R : Et pour Une goutte de Schnaps  d’Ida Gordon et le D’Artagnan adapté de l’œuvre d’Alexandre Dumas?

P : En fait, pour Une goutte de Schnaps, j’ai repris la mise en scène car le metteur en scène d’origine jouait le conteur et qu’il lui était difficile de mener les deux aspects de front.
Quant au D’Artagnan, je rêvais de jouer  des pièces de cape et d’épée. Et je voulais, dans ce spectacle, retrouver les sensations que j’avais devant les films du dimanche soir avec Jean Marais, Bourvil, etc.

R : Tu as d’ailleurs fait beaucoup d’escrime ?

P : Oui. C’est au Parc Astérix où je jouais des scènes à cascades, que j’ai rencontré les gens avec qui je pourrais monter ce genre de spectacles ; le projet était donc dans les bacs depuis longtemps quand j’ai rencontré Frédéric Jeannot (Fabiani dans Marie Tudor) : j’ai su que j’avais trouvé mon D’Artagnan ! Pour le choix du théâtre, cela s’est fait naturellement, j’avais joué La mouette de Tchékhov au théâtre Mouffetard et je m’entendais bien avec Pierre Santini et son adorable équipe. Le projet est parti de là et on l’a joué en 2007.

R : …Pendant plusieurs années ! Avec une tournée ou pas, au final ?

P : Il y a eu plus de cinq mille spectateurs en fait mais ce spectacle n’est pas parti en tournée. Toute la troupe ne pouvait pas suivre et cela aurait été compliqué de changer les acteurs. . Cela demandait des doublons avec les mêmes spécificités et compétences ...

R : Comment es tu devenu acteur ? Pour copier des modèles que tu admirais plus jeune ou à cause d’un certain génie que l’on t’aurait découvert à l’école ? - rire -

P :- rire - Personne ne m’a encore dit que j’étais un génie, malheureusement ou heureusement! J’étais en sport-études foot, et l’entraineur m’a dit « L’année prochaine, tu vas faire du théâtre avec le lycée » donc j’ai fait du théâtre. La pièce était : Du vent dans les branches de Sassafras.

R : Quel âge avais-tu ?

P : Douze, treize ans. Le train du foot est alors parti sans moi et j’ai gardé en tête le désir d’être acteur.

R : Donc tu as changé d’orientation ?

P : Je n’ai surtout eu aucune opportunité sportive… J’ai donc continué à travailler le théâtre à Toulouse. Ensuite, je suis venu à Paris.

R : As-tu aussi été professeur de théâtre?

P : Oui, comme remplaçant mais très peu. En fait, selon moi, il y a un œil qui se met en place comme metteur en scène qui n’est pas le même que celui de l’acteur ou du prof. Je ne pourrais pas donner des cours la journée et le soir m’investir sur scène. De même, si j’ai joué la veille, donc fait l’acteur avec ce travail très personnel sur le plateau, je pense que j’aurais du mal à donner cours à mes élèves sans être accaparé par mes propres problèmes d’acteur.

R : Peut-être aussi pour préserver des énergies ?

P : je crois surtout que je paie mes années d’enseignement russe où on me disait, et je le crois, que sans méthode, il n’y a rien, sans relation maître et disciple, il ne se passe rien. C’est pour cela que cette méthode m’a plu, j’avais besoin d’un maître.

R : Cela a duré longtemps, cet enseignement avec ton maître russe Emile Salimov ?

P : En fait, j’ai suivi un an de cours avec lui mais notre collaboration s’est poursuivie au moins six à sept ans – ma première pièce comme comédien professionnel, je l’ai jouée avec lui.

R : Parlons maintenant de cette pièce qui a repris le 7 février dernier au théâtre Michel : « Même si tu m’aimes » de Mélissa Drigeard et Vincent Juillet, mise en scène par Julien Boisselier. Comment as tu été recruté sur ce projet ?

P : Cela s’est fait sur audition. Au départ, j’auditionnais pour le rôle du mari Simon mais finalement, je suis le psychanalyste.

R : Comment l’as tu appréhendé ce rôle alors que tu travaillais dans la même période celui de Jekyll and Hyde que nous aborderons ultérieurement ?

P : J’ai surtout beaucoup parlé avec Vincent Juillet, le co-auteur. Le personnage que je joue, William, est inspiré de ses rapports avec son psy et des rapports de ce dernier avec ses patients. Cela parle de son intériorité, du fait que le thérapeute s’est investi très intimement dans ce couple.

R : Ce qui est intéressant dans cette pièce, c’est que William, qui a des buts mercantiles au départ, montre ses failles existentielles. Par son attachement à ce couple, il devient lui-même touchant. La mise en scène vise à souligner son dédoublement ?

P : : Oui, c’est ce que voulait Julien. Il imaginait un personnage assez complexe et riche et il a amené une dimension supplémentaire dans ce que William découvre sur lui-même, et sur le couple en général.

R : C’est un drame humain. Qu’est-ce qui t’a interpelé dans ce rôle?

P : De voir ce couple qui se déchire tous les jours.

R : Quels ont été les retours critiques sur cette comédie dramatique donnée au Festival d’ Avignon 2011 puis au Studio des Champs Elysées ?

P : Les retours ont été très bons. Les seules critiques proviennent des spectateurs pris émotionnellement par la proximité du drame que vit ce couple sous leurs yeux avec leur propre vie.

R : En effet l’évolution des personnages, dans cette mise en scène, trouve un écho très réaliste quand on a déjà vécu à deux… Parfois, dans les jeux de rôles proposés par le psychanalyste pour reconstituer le couple, on frise d’ailleurs le grossier, le vulgaire.

P : C’est grossier dans ce que la vie elle-même a de grossier parfois. On l’accepte et elle nous touche cette grossièreté parce qu’elle est sincère et qu’elle exprime souvent une souffrance. C’est d’ailleurs la différence avec la vulgarité qui, pour moi, n’exprime rien de profond, ou n’est issue de rien de profond. Cette pièce n’est à aucun moment vulgaire, il me semble.

R : Dés la première phrase du psy, on devine la complexité des rapports qui vont s’établir entre le couple et lui. Quelle est-elle d’ailleurs ?

P : « Le couple est une anomalie. »

R : Tu évoques autre chose dans ce monologue ?

P : Oui…Je parle de la petite musique que chaque couple doit écouter. C’est le principal sujet de la pièce : « Alors, musique ! »

R : Tu as aussi présenté en Avignon cet été la pièce Jekyll and Hyde ? Comment se sont déroulées les étapes de travail d’incarnation d’un personnage double, toi qui disais ne pas vouloir mélanger deux fonctions, celle du prof et de l’acteur ?

P : C’est sûr que ça demande des sas de sécurité mais là, on reste dans l’énergie d’acteur… ce qui n’est pas le cas lorsque l’on passe de la scène à l’enseignement.
Jekyll et Hyde mêle mes envies de monologue et de travail avec des partenaires, normalement incompatibles ! Une personne très chère et que je remercie encore du fond du cœur m’a fait découvrir la confrontation de Jekyll and Hyde dans le musical de Broadway. Je me suis immédiatement dit que c’était le type d’histoire que je voulais raconter seul sur scène.

R : L’alter-ego, est-ce que tu as voulu éprouver en toi, cet autre soi-même qui n’est pas soi cependant et qui échappe pulsionnellement ?

P : Oui, Jekyll et Hyde n’est pas pour moi une histoire de Bien ou de Mal mais le besoin de réveiller cet autre en nous. C’était aussi une façon pour moi de tout se permettre sur un plateau, libérant des choses qui m’ont servi pour les personnages de Gilbert et de William.

R : Cela rend libre ?

P : Oui, en tout cas, j’espère que ça libère ! J’aime façonner un personnage, travailler sur lui, le modeler comme un artisan. Là il y en avait deux à créer : celui qui est enfermé dans son laboratoire, qui ne prend pas le temps de manger et l’autre, jouisseur de la vie. Dans la mise en scène, je le voulais très sexuel, très sexy, très étalon. J’ai fait un gros travail physique pour que les deux se confondent, coexistent et …se confrontent.

R : As-tu observé le comportement de malades dans un hôpital psychiatrique, comme Anthony Hopkins l’a fait pour jouer Hannibal dans le Silence des agneaux ?

P : Je ne pense pas que Hyde soit un serial killer comme Hannibal, je n’ai donc pas fait ce type d’investigation.

R : Le serial killer est un prédateur et Hyde en est un : il a un désir pulsionnel de tuer des prostituées. Il va jusqu’à arracher la tête avec ses dents du rat prisonnier...

P : Hyde n’est pas Jack l’éventreur même s’il est déjà apparu au théâtre ainsi mis en scène. Pour moi, c’est juste quelqu’un qui fait ce qu’il veut quand il le veut. D’ailleurs, sa première pulsion avec le rat est de le libérer mais finalement il le tue parce qu’il pense que c’est dans la mort qu’il trouvera sa liberté. C’est pour ça qu’il lui croque la tête. C’est juste ça.

R : Il aurait pu l’assommer ou le noyer non ?

P : Peut-être…. Je n’avais que mes dents à disposition !...Comment ces scènes sont perçues par le public, je ne sais pas …. Comme pour jouer Gilbert, la difficulté était plutôt pour moi de trouver un côté très premier degré. En tant qu’acteur, il fallait suivre la pulsion au moment où elle arrivait.

R : Le fait de mettre sur ton mur de chambre, le script de Jekyll t’a-t-il aidé à travailler ?

P : Je l’ai fait pour ma mise en scène. C’est ce que j’avais appris avec mon maître. C’est pratique d’avoir le texte sous les yeux en permanence et de voir l’histoire qui s’intègre en nous au quotidien.

R : Pour en revenir au thème du serial killer, Jekyll illustre la personnalité d’un schizophrène, non ?

P : Jekyll and Hyde est un roman fantastique de Stevenson, Jekyll se dédouble à cause de la potion magique.

R : Oui, cependant il en devient schizophrène - n’est-ce pas décrire pour l’auteur ce qui était déjà en lui dans son essence ?

P : Oui mais ce n’est pas une schizophrénie directe.

R : Comme pour le film de David Cronenberg « The Fly ».

P : Oui.

R : Sur le plateau, il en ressort aussi un certain  aspect cinématographique ?

P : Oui, et je remercie La Pépinière de m’avoir prêté un théâtre qui convient parfaitement à ce type de mise en scène ainsi que Flaviu Barbacaru qui a fait les lumières qui contribuent pour une grande part à cette atmosphère très cinématographique.

R : Quel acteur aimerais tu être ?

P : J’aimerais être un bon artisan, oui c’est cela surtout.

R : Quel rôle aimerais tu jouer ?

P : Celui de Cyrano qui me trotte dans la tête. Le personnage de Gilbert m’y a amené sans savoir pourquoi ni comment d’ailleurs…

R : Peut être parce qu’il est honnête et qu’il a des sentiments amoureux d’une grande abnégation ?

P : Peut être, oui.

R : Quel serait ton vœu en tant qu’homme-citoyen puis en tant qu’artiste ?

P : J’aimerais bien continuer cet artisanat – qu’il reste tel dans nos métiers d’acteur – et en jouer tant pour la caméra que pour le théâtre. Je n’ai pas encore eu de véritables rôles de création au cinéma ou à la télévision …

R : Est-ce que tu écris ?

P : Pas du tout, à tel point que j’ai passé deux ans à trouver la bonne personne pour adapter Jekyll and Hyde. C’est Pascal Salaun et je conseille à tout le monde d’aller lire ses nouvelles : http://pascalsalaun.org/ Et j’en profite pour parler de Fabrice Merlo qui a co-mis en scène et qui m’a surtout coaché sur les personnages.

R : Parlons de ton actualité.

P : On joue « Même si tu m’aimes » au théâtre Michel jusqu’à la mi-avril au moins et je suis l’un des rôles principaux de la première web série interactive : « La Liste Noire ». www.lalistenoire.com

R : Pour finir, et parce que tu es notre coup de cœur acteur pour Regarts, je te citerai :

« Quel plaisir - et quelle quête! - avec l’aide de ses partenaires et de son réalisateur / metteur en scène, que de sentir un être prendre sa place en vous, vous dicter sa façon de réagir, de parler, de sentir et au final, sa façon de vivre ! C’est pour ces moments-là que la création de personnages a toujours été et sera toujours au centre de mes préoccupations ».

 

Safia Bouadan

 

Site Pierre Azéma :
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