Frédéric NORBERT

 

Interview de Frédéric Norbert, fait le 29 juillet 2009 au salon de thé «  La ferme » à Paris.

R : Bonjour Fréderic. Tu évoquais toute à l’heure les difficultés économiques et sociales du monde actuel et les retombées sur le monde du spectacle, que voulais-tu dire ?

F : Les gens essaient de faire face à leurs problèmes et les issues sont difficiles or dans le monde du spectacle, il faut faire rêver et réfléchir. Je crois que le théâtre apporte des solutions à l’humain. Je suis sûr que la réflexion qu’il provoque- que ce soit pour la revue, le théâtre musical  ou une pièce- est importante pour notre condition humaine. Maintenant tout le monde n’aime pas le théâtre pourtant dans nos sociétés actuelles, on en a besoin.

R : Georges Sand évoquait « Le théâtre du monde ».Là, tu parles de culture citoyenne ? Tu penses que le théâtre joue un rôle de  médiateur ?

F : Oui, absolument, comme les chansons l’ont fait aussi… Franchement, on s’écoute de moins en moins : on est tous enfermés dans notre vie, dans nos problèmes et c’est de plus en plus difficile humainement parlant : il y a des crevasses qu’il faut combler. Si on s’écoutait un peu plus, je pense qu’on trouverait ensemble  plus de solutions.

R : L’acteur joue donc un rôle important ?

F: Oui, la parole est importante mais aussi la pensée. La revue qui est un art a fortiori léger demande un travail à pleins poumons, à plein temps. Les livrets peuvent paraître simples-  l’histoire ou le sujet étant moins importants que ceux issus d’une pièce de théâtre subventionné ou du cinéma d’auteur- mais quand la trame du livret est liée à la chanson, à la chorégraphie et au spectacle, cela donne un tout très cohérent. On n’a pas besoin d’être supérieurement cultivé pour créer un art qui ait une grande force en lui-même.

R : Cela fait d’ailleurs depuis près de trente cinq ans que tu es sur la scène  internationale, à New-York justement pour des comédies musicales ?

F : Ça! Faut pas le dire car ils vont penser que je suis grabataire! Mais oui cela fait bientôt trente cinq  ans.-rire-

R : Qu’est ce qui t’a poussé à entrer dans ce monde ?

F : C’est très simple. En fait, quand j’étais petit, je voulais être tailleur de costumes et en troisième, mon professeur de français qui s’appelait Maladorno, me demandait à chaque fois pour dire des poèmes dès qu’il fallait en déclamer. Et un jour, il m’a proposé d’intégrer la troupe de théâtre amateur de ses anciens élèves : ils étaient quatre pour jouer une farce, « Les commères battues », une pièce médiévale. On vivait en plein  évènement de mai 68 et je ne l’ai jouée qu’une seule fois. Mais cela a été inoubliable pour moi : mon premier rendez vous avec les acteurs, les répétitions …J’ai tellement jubilé ! Le métier de tailleur a été vite oublié et j’ai demandé à ma mère de m’inscrire aux cours Simon et pendant deux ans, j’ai pris des cours avec Béatrice Lord qui est décédée maintenant. Elle était  actrice mais comme elle élevait ses enfants,  elle était devenue professeur et  a repris son métier de comédienne par la suite. Mon premier petit rôle  a été dans «  Le Sauveur » de Michel Mardore : je jouais le frère paysan de Muriel Catala et mes parents étaient Roger Lumont et Hélène Vallier…

R : Actuellement, tu viens de rentrer du Portugal où tu viens de faire un film ?

F : Oui, j’ai quelques très belles scènes dans le film : c’est l’histoire d’un couple fatigué d’être ensemble...  alors, lorsqu’arrive un jeune homme, la femme succombe. Le mari, en deuil de sa mère, a lui même une double vie tard le soir : il se travestit .C’est un film sombre de Fernando de Susa, auteur inconnu encore puisqu’il n’a fait que trois courts métrages et  n’a que vingt six ans. J’avais déjà eu un rôle de travesti dans le long métrage de Paul Vecchiali : « Et plus, si @ff ».

R : Tu avais déjà joué dans « La Machine » en 1977 avec lui non ?

F : Oui et dans cet autre film de Paul, on a repris une chanson de Roland et Claudine Vincent. Ma vraie mère qui a quatre vingt un ans maintenant, y joue le rôle de ma mère dans le film. C’est une  œuvre importante... avec des acteurs tels  Gérard Blain ou Hélène Surgère. C’est très fort car c’est un plaidoyer contre la peine de mort …

R : Peux tu nous parler de ta carrière dans le musical à Broadway, à New York, comment tu as tracé ce parcours.

F : Après avoir dansé avec Zizi Jeanmaire à Bobino pour la première fois en 1978, j’ai joué Bernard, le copain du rôle principal dans « Les parapluies de Cherbourg » de Raymond  Gérôme avec Corinne Marchand. On a joué trois mois au Théâtre Montparnasse, mais malgré de très bonnes critiques, cela n’a pas du tout marché. Le directeur du Desert-Inn Hôtel qui était dans la salle, m’a vu et il m’a demandé d’auditionner à L’Alcazar, avec le chorégraphe Dick Price qui était à Paris. J’ai été pris pour jouer le rôle de Jean Marie Rivière, le présentateur, le créateur de L’Alcazar de Paris. Je suis parti à Las Végas au Desert-Inn Hôtel le 20 mars 1980 et je chantais entre autres de magnifiques standards comme «  For me, Formidable d’Aznavour, Copa Cabana » et je dansais aussi beaucoup dont le french cancan !...Depuis mes vingt ans, en fait, je jouais et je dansais dans des grands spectacles dont « La Cage aux Folles » en 1973 que j'ai jouée 3 ans et 3 mois  au Théâtre du Palais Royal dans le rôle de Salomé : je n'oublierai jamais la scène de la bulle de chewing gum avec Poiret et Serrault ... des partenaires uniques et généreux !… Je suis parti aux Etats Unis en 1980. J’étais alors un acteur très sérieux qui tous les jours s’entrainait mais cela ne se voit plus maintenant ! –il rit montrant son ventre-

R : As-tu eu un parrain ou une marraine ?

F : J’ai eu Madeleine Ozeray, laquelle a été la créatrice d’Ondine de Jean Giraudoux et on a beaucoup parlé du métier ensemble. Elle est devenue une amie très proche par la suite. Aux Etats Unis, j’ai aussi rencontré la très grande actrice  Géraldine Page qui a été  mon professeur. Je faisais alors deux revues au Café  Versailles tous les soirs entre 1983 et 1984. Elle m’a donné le conseil de ne pas hésiter à me présenter, me disant que j’étais prêt, que mon anglais était bon et que j’étais jeune . Je me souviens, j’ai fait mes premiers passages avec elle en présentant une poésie en français,« Demain dès l'Aube » de Victor Hugo, quand il parle assis  sur la tombe de sa fille qu’il adorait. Elle m’a dit après mon passage : « Lorsque tu joues , tu devrais te mettre à genoux, sentir les cailloux sur le sol. Cela aurait été bien que tu les prennes dans ta main. Recueilles toi. Prends le temps!». C’était l’Actor’s Studio, et j’avais trente ans en 1983. A l’époque, il était interdit de faire trois ans de conservatoire si tu jouais sur scène. C’était la règle. Donc, j’ai appris avec Béatrice Lord, Jean Laurent Cochet et Géraldine qui a été très marquante pour toute ma vie d’acteur. De ce  fait, j’aime jouer les rôles d’hommes solitaires comme dans « Audimat » :c’est un grand producteur qui a eu du succès mais qui n’existe plus sans cette célébrité. C’est une grande solitude pour moi.

R : Comment as-tu été choisi pour ce rôle?

Stéphane Druet m’a proposé de passer cette audition et même si jouer trente jours est frustrant, j’ai vraiment aimé ce rôle que j’aurais pu  jouer pendant des mois. Car dans ce métier, tous les jours, tu penses au rôle, tu l’agrémentes –ça aussi, je l’ai appris avec Géraldine- C’est ma méthode à moi d’approcher les rôles en les étudiant comme dans un laboratoire, alors j’essaye des trucs : parfois je suis très mauvais en répétition...  mais je me considère comme un vrai ouvrier, un artisan. De temps en temps, je m’éloigne des gens autour de moi, alors que je suis un grand bavard dans la vie. C’est pour trouver la « justesse ». Géraldine, notre professeur, nous avait dit qu’on aurait de temps en temps des problèmes de compréhension et de relation avec l’entourage, lié à ces étapes de travail nécessaire pour les rôles. Ce n’est pas que je rêve de l’Actor’s Studio mais cette méthode qu’elle nous enseignait sans être pesante a été très porteuse pour toute ma vie d’acteur. De plus, sa pédagogie était vraiment personnelle…Se tromper, c’est important et si nous ne sommes pas toujours compris car nous ne venons pas de la même école ou parce que nous n’avons pas le même niveau, ce n’est pas grave : il faut de tout pour faire un monde comme disait ma grand-mère !

R : Dans ce parcours, tu es passé par un grand Molière du Musical pour « Cats » ?

F : Oui. Je suis très fier de ce rôle. À New-York où j’étais au Café Versailles pendant un an et demi –lieu où avait débuté Edith Piaf, Liliane Montevecchi- je croisais souvent dans les rues  Tom Mickael Reed -l'assistant de Michael Bennett- qui m’aimait bien : je l’avais rencontré pour « Chorus Line »à Paris... mais je ne savais pas danser à vingt ans et j’ai commencé à apprendre  après cette audition, sur ses conseils, pour  me dégourdir et acquérir de la technique ! Il m'a convoqué plus tard pour Cats en remplacement à Broadway ... sans succès et c’est lui qui m’a donné les raisons de mon audition ratée ! Je suis revenu à Paris. J’ ai été pris dans « La Valise en Carton  » au Casino de Paris, mis en scène de Michel Roux avec Jean Pierre Cassel et Linda De Suza... Là, j’ai appris que « Cats » se montait en français à Paris... alors je me suis souvenu de tous ces conseils et ai enfin obtenu le rôle du Rocky Tam Tam ... spectacle qu'on a joué un an et trois mois !

R : Dis moi Frédéric, quel est le rôle qui t’a le plus marqué ?

F : Dans Audimat, ce qui m’a plu c’est ce côté qu’a le producteur de devoir cacher sa désespérance, de devoir toujours «  porter  beau et haut »…Je vais de plus en plus vers des rôles comme ça. Sinon, une fois, j’ai fait les « Rencontres de la Cartoucherie de Vincennes » avec une pièce de Marie de Beaumont « Métro » mise en scène par Olivier Schneider au Théâtre de la Tempête. C’est l’histoire de deux clodos sur une rame de métro avec plein de gens autour qui écoutent ce qu’ils se disent. Ce rôle de clochard m’a marqué et j’y pense encore énormément. Ou encore celui que j’ai obtenu dans la pièce « C. 3.3 », de Robert Badinter, portant sur les procès d’Oscar Wilde et  mis en scène par Jorge Lavelli au Théâtre de la Colline. J’y tenais plusieurs rôles dont celui, très prenant, de Richard Haldane, un ami d’Oscar Wilde qui est venu le voir en prison et lui a donné du papier pour qu’il réécrive, pour qu’il lise. C’est celui qui l’a fait sortir de prison.

R : Tu fais aussi beaucoup de doublage depuis des années ?

Oui, j’en fais très souvent : là avec France 3, je double la voix du commissaire  dans la série Siska. Cela me fait aussi beaucoup rire parfois …  Je viens de faire X men : Fred Dukes. Mes copains m’ont dit que ce rôle m’allait comme un gant : le gars fait cent quarante kilos, certes il a aussi les yeux bleus! Je  veux bien croire que j’ai grossi mais là faut pas exagérer !...Rire.

R : C’est aussi dans ta nature de toucher à tout ?

F : Oui! Tout me plait et je dis qu’il faut arrêter de cloisonner les choses !

R :Parle-nous de ton actualité ?

F : Je suis en lecture avec la troupe sur la pièce de théâtre : "Comment harponner le Requin" de Victor Haïm où je joue le requin avec Erwan Greignou qui est en ce moment aussi dans Mission Florimont mise en scène par Sébastien Azzopardi au Théâtre Tristan Bernard. J’ai aussi deux projets en cours  avec la grande actrice Dominique Blanchar dont cinq soirées- lectures sur l’œuvre de Marcel Proust : " A la recherche du temps perdu" avec Claude Aufaure , Frédérique Meininger, Annic Le Goff et Catherine Morin, sous la direction de Frank Bertrand. Ce dernier vient d’ailleurs de nous écrire une pièce à Dominique Blanchar et moi, qu'on espère jouer en 2010 . Pour finir, un  auteur de roman Serge Martina veut adapter son œuvre pour un film  en Afrique et il m’a choisi pour jouer « le gouverneur » et si tout va bien , je devrais jouer  le rôle d'Émile de Baecque  dans " South Pacific" à Chatham, New-York.

R : C’est ce qu’on appelle un riche programme en vue ! Merci Frédéric pour cet entretien.

 

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Propos recueillis par Safia Bouadan