Alexis MICHALIK

Regarts  Bonjour Alexis ! Vous êtes  adaptateur et metteur en scène  d’une pièce de théâtre « La mégère à peu près apprivoisée » en version musicale  inspirée de la comédie de Shakespeare et qui a fait les beaux jours d’Avignon, puis  de Paris, au 20è Théâtre et au Splendid .Mais vous avez  aussi écrit et mis en scène «  R &J », également un beau succès avignonnais et parisien au Studio des Champs Elysées cet été, remarqué auparavant au Théâtre Ciné 13 . Cette tragédie est ici encore librement adaptée du célèbre drame de Shakespeare « Roméo et Juliette ».  Alors première question : pourquoi  Shakespeare ?

A.M : Parce que c’est le meilleur scénariste du monde : il a tout écrit ! Chaque histoire est toujours fouillée et foisonnante : elle mêle aussi bien la poésie, la comédie et le drame que la musique, les chansons et la magie avec un savant mélange et un souffle épique sans pareil. J’adore cet auteur .Et puis, c’est aussi pour moi une question de droit d’auteurs, c’est plus facile d’adapter un écrivain qui est mort qu’un auteur vivant. La mégère qui n’est pas la meilleure comédie écrite par Shakespeare, est une farce et elle nous permet de partir loin. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est de réinventer le texte et la pièce. Je suis d’origine anglo-saxonne,  alors je connais particulièrement l’œuvre de cet écrivain  et parallèlement, j’ai été nourri aux films et aux comédies musicales de Broadway : « Chantons sous la pluie », « West Side Story »…Je suis donc très imprégné de cet univers dans ma façon d’écrire et de mettre en scène.

R Comment vous définiriez-vous?

A.M Je me considère avant toute chose comme un raconteur d’histoire, un « story taller » comme on dit en anglais : quand je crée quelque chose, c’est pour raconter une histoire et pour que les gens viennent l’écouter. Quand on joue, on aime que les gens soient proches de nous. J’ai ce besoin d’apporter ce quelque chose aux spectateurs. L’importance du scénario est primordiale pour moi et dans Le mariage de Figaro, que j’ai adapté et monté à Avignon, on a ce fourmillement d’idées et de scènes. Par exemple, la prochaine pièce avec ma compagnie « Los Figaros » sera « Un chapeau de paille d’Italie » d’Eugène Labiche où la structure scénaristique est très riche avec des situations très drôles, des rebondissements, une mécanique du rire très précise.

R Vous allez l’adapter en théâtre musical ?

A .M : Oui ! Dans le théâtre, la musique doit être toujours présente même si je fais une pièce sans chansons car c’est vital pour moi. C’est comme un film sans musique, ça m’agresse. C’est  le cas des films de ce réalisateur français Jacques Rivette par exemple, c’est très bavard.

R : Ce sont des films intimistes comme ceux de Rohmer donc peut être plus dans la réflexion, plus autour de l’âme aussi ?

A.M : Pour moi, la musique est aussi un vrai moteur de l’émotion et elle fait partie de mon écriture.

R : C’est une composante du dialogue à part entière ?

A.M : C’est complètement ça ! Entre mes pièces « La mégère » et « Roméo », j’avais monté avec une bande son qui la soutenait, une pièce dramatique  d’un jeune auteur contemporain, une anglaise, Zinnie Harris « Hiver », une histoire de guerre, sombre et difficile avec des acteurs plus âgés et qu’on a joué  aussi à Avignon. Dans R &J , j’ai demandé à Spleen , auteur compositeur et interprète en vogue et de mes amis, de me faire une BO pour le spectacle.

R : Vous voyez  un peu la mise en scène de vos spectacles sous l’angle cinématographique ?

A.M : Oui effectivement ! Il y a une vision cinématographique sur certains plans comme pour R &J. Pourtant, je n’imaginerais jamais « La mégère » au cinéma.

R : C’est très Music Hall ?

A.M : En effet. L’histoire se prête beaucoup à des comiques de répétitions, des gags, de l’improvisation et du jeu avec le public, ce qui serait impossible à réaliser au cinéma.

R : Quel a été votre  déclic ? Avez-vous  eu un modèle ou un maître ? Vos parents étaient-ils dans le théâtre ?

A.M : Pas du tout mais ils m’emmenaient voir des pièces, des concerts, tout quoi ! En fait, j’ai eu effectivement de grosses influences mais depuis tout petit, j’ai voulu être comédien. C’est venu au collège en sixième et je suis arrivé au Club Théâtre où se jouait « La conversation sinfonietta » de Jean Tardieu qui est une sorte de concerto parlé. Les rôles qui composaient une sorte de chœur d’opéra étaient déjà distribués. Je ne savais pas quoi faire, alors la prof m’a filé une baguette et elle m’a demandé de faire le chef d’orchestre. Je suis monté sur scène et j’ai improvisé et là j’ai fait rire tout le monde…. De pièce en pièce, je me suis fait une idée précise de ce que je voulais faire : devenir comédien.

R : En France ? Je  pose cette question car votre  inspiration à travers vos créations et vos propos  ne me semble pas française?

A . M : C’est vrai mais je me suis nourri aussi de bases françaises avec ce Club théâtre et avec mes professeurs qui étaient français. A seize ans, de plus, je suis rentré au Conservatoire – car j’ai eu mon bac assez jeune- Puis  j’ai commencé à passer des castings,  j’ai trouvé un agent. J’ai commencé à avoir des petits rôles à la TV principalement. Ensuite  à 18 ans, j’ai joué Roméo avec Irina Brook. Je considère que c’est à ce moment là qu’a débuté ma formation et d’ailleurs, c’est là que m’est venu le goût de la  mise en scène. C’est aussi une sorte de « bonne parole », Irina !... Elle est anglaise mais elle travaille en France et ce mélange me plaisait aussi du coup. C’était fascinant  de la voir travailler avec ses acteurs qui étaient tous extraordinaires : elle laisse  une grande place à la propre créativité des comédiens. Ce qui est très important, c’est qu’elle crée un groupe avec des pratiques de jeux simples, un ballon, des improvisations. Elle fait ça dans une douceur et dans un laisser faire qui sont vraiment bien.  Elle utilise les qualités des acteurs en utilisant chacune des cordes de leur arc. On a l’impression qu’on s’amuse pendant toutes les répétitions mais en fait, en finalité, on  a le spectacle. Avec elle, je me suis rendu compte que tout était possible : faire des gags, changer le texte,  mettre de la musique .Quand on proposait quelque chose et que ça fonctionnait alors on le mettait dans la pièce. Tout était permis et je sais que ce ne sont pas des méthodes enseignées dans les grandes écoles de théâtre. Irina Brook pense avant tout aux spectateurs, cela se voit  dans cette liberté qu’elle prend avec sa troupe de faire un spectacle essentiellement pour le public et non pour les critiques. D’ailleurs,  Roméo et Juliette est une pièce que le public a énormément aimée, qui a beaucoup marché et qui a bien tourné. C’était bouleversant de voir ces rires, ces larmes, de sentir ce côté transgénérationnel du spectacle qui touchait chacun dans les salles.

R : Vous avez donc suivi sa méthode dans votre  propre façon de travailler avec votre troupe ?

A.M : Oui. Dés que quelqu’un sait jouer d’un instrument ou qu’il possède une discipline comme les claquettes, le chant ou la danse et autre, j’utilise son talent dans ma pièce et cela marche comme ça avec toute la troupe, on essaie des gags ou des trucs dans les chansons ou les scènes. Et on les tente auprès du public si cela nous a fait rire.

R : En fait, vous travaillez plus à partir des inventivités de chacun avec comme base, la recherche de l’émotion ?

A.M : C’est cela et après on trouve le moyen à employer pour y arriver.

R : Et après Irina ?

A .M : Vers vingt ans, après quelques téléfilms, je suis rentré au Conservatoire National mais  j’ai décidé de ne pas y aller : en fait, j’ai eu le concours et j’ai laissé ma place à quelqu’un car j’avais eu cette chance d’aller à l’école d’Irina Brook qui m’a montré que le théâtre  n’était pas une école : c’était la vie ! Je ne voulais pas m’enfermer trois ans au risque de ne plus être en prise avec la réalité, de ne pas représenter la société française telle qu’elle est de nos jours.

R : Mais on peut aussi avoir un maître qui nous marque à vie, non?

A.M : Il fut un temps où on pouvait même entendre et voir chez l’acteur l’empreinte  de son école et de son professeur par sa façon de jouer !

R : Pourtant on a aussi besoin de structures pour transmettre un héritage ?

A.M : Oui mais je pense que c’est un métier d’artisan, qui s’apprend sur les planches et si un jeune veut apprendre à faire du théâtre, il doit faire de la scène. Le théâtre existe parce que le public existe.

R : Que pensez-vous du théâtre de tréteaux, hors les murs ?

A .M : J’adore ! C’est l’origine. J’aimerais beaucoup faire ce type de théâtre mais pour des questions de matériel et de temps, ce n’est pas possible. Mon envie est que le théâtre que j’essaie de faire soit un théâtre populaire, qu’il s’adresse à n’importe qui et qu’il puisse être vu par le plus grand nombre de gens. Le théâtre de tréteaux  plus restreint  matériellement n’entre malheureusement pas dans ce cadre là.

R : Revenons-en à l’acteur. Avez-vous  une ambition dans ce domaine aussi ? Ou voulez-vous  lâcher petit à petit la profession de comédien pour en venir plus à la pratique de l’écriture, à la mise en scène ou aux trois disciplines ?

A.M : Je pense que jouer est un plaisir avant tout : c’est un bonheur. Pour moi, on entre dans le théâtre comme on entre en religion: on a des rites de passages quand on fait une première, il existe aussi une sorte de mythologie, des mots qu’on ne peut pas prononcer sur le plateau. Vous savez,  les premiers théâtres ont été construits par des charpentiers de bateaux et on retrouve dans la marine aussi une vraie forme de religion : le capitaine dirige le navire et il est le seul à pouvoir marier des personnes, d’ailleurs, on ne doit pas prononcer au théâtre le mot « corde » par exemple.

R : C’est comme un ordre, une confrérie ?

A.M : On y entre, on n’en sort pas et on vit avec ! Le théâtre est ma vie ! J’ai la chance qu’on me propose des rôles au théâtre depuis qu’on m’a vu jouer dans La mégère ou R &J. Pour parler de mes modèles justement, ce  serait autant William Shakespeare, Jean Baptiste Poquelin dit  Molière, Orson Welles ou Charlie Chaplin. Ce sont des gens qui ont touché à tout et j’aime cette liberté là.

R : Ils avaient aussi leur propre style ?

A.M : Oui mais ce sont des artistes qui savaient tout faire sans qu’ils aient à choisir leurs préférences dans un domaine. Molière  était aussi le premier comédien de France.  C’est un équilibre : jouer pour moi, c’est presque les vacances.

R : Avez-vous un film, une pièce, un rôle  qui vous ont marqué ?

A.M : Pendant des années cela a été American Beauty de Sam Mendès: tout concordait, le scénario, la réalisation, la musique. Pour les acteurs, mes références sont toutes américaines : elles sont d’abord liées à Gene Kelly qui savait tout faire, il dansait, chantait et jouait la comédie, la tragédie. Ou encore ce qui me touche, ce sont des acteurs qui seraient bouleversants dans un registre où on ne les attendrait pas comme l’étaient Cary Grant, Jacques Lemmon, James Mason, James Stewart.  Côté grand écran, j’adore le cinéma de Billy Wilder. J’ai un profond respect pour les gens qui écrivent de la comédie comme ces grands dialoguistes que sont Wilder ou Ernest Lubitsch.

R : Et en France ?

A .M : J’aime le théâtre de Jean François Sivadier : c’est lui qui m’a donné envie de mettre en scène « Le mariage de Figaro »  car j’avais vu sa mise en scène de la pièce au Théâtre des Amandiers dix ans auparavant. J’aime sa construction, comment il dirige ses acteurs, sa scénographie. Ou encore « Le théâtre du Soleil » d’Ariane Mnouchkine, le réalisateur Jacques Audiard. Sinon, comme acteur et il est effectivement anglais, c’est Adrian Lester qui était le Hamlet de Brook  dont j’ai aimé la rigueur et l’humilité.

R : Quel serait votre  vœu pour les dix prochaines années ?

A.M : je n’ai pas de vœu car je pense qu’il y a dix ans, je ne me serais jamais vu où je suis aujourd’hui. Je ne ferme la porte à rien car dans un an, je ferais peut quelque chose de complètement différent. Qui sait ?

R : Vous faites  aussi pas mal d’intervention de type pédagogique ?

A.M : D’abord, R &J est un spectacle pédagogique  car on est trois avec un décor très minimal et on l’avait déjà joué devant des enfants et des jeunes au cours de son exploitation auprès des scolaires. J’ai remarqué que les enfants n’étaient pas perdus et ils ont tous saisi les codes du théâtre, du moins celui qu’on défend. Ils reconnaissaient les différents rôles sans problème. En fait, dans R &J, au début du spectacle, on parle avec le public et on attend que tout le monde soit là pour démarrer le spectacle. On leur montre qu’on est comédiens, que tout est à vue, les costumes, les décors. Si malgré tout, les spectateurs sont émus et bien, c’est que la magie du théâtre a opéré. La toute première fois qu’on a joué, c’était en résidence à Angoulême dans une grange avec dans la salle entre autre la productrice, une boulangère et sa fille de sept ans. Et la petite nous a demandé à la fin, pourquoi ils étaient morts. Ce qu’elle disait en fait, c’est quelle folie humaine a conduit à ce drame ? Elle avait tout compris !

Propos recueillis par Safia Bouadan

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