Caroline LOEB

 


© Philippe Warner

R : Bonjour Caroline.Tu es actuellement à l'affiche pour "Mistinguett, Madonna et moi" au théâtre Montmartre Galabru. D'où te vient cette passion pour ces personnalités féminines mythiques ?

C : Tout a commencé avec Yvette Guilbert. Quand j’étais petite, j’écoutais beaucoup d’Opéra car mes parents avaient énormément d’albums de Verdi et de Mozart. Mais ils avaient aussi Serge Reggiani et Yvette Guilbert. J’ai tout de suite été fascinée par sa voix, par ses chansons tellement particulières, par sa façon unique de placer sa voix, et par son talent comique évident. J’ai découvert après, l’immense artiste que c’était, la femme de tête, la curieuse, l’innovatrice.

Puis adolescente, j’ai passé beaucoup de temps à la cinémathèque de Chaillot. Là, les actrices comme Katherine Hepburn, Mae West, Bette Davis et Marlene Dietrich m’ont fascinée. Leur élégance, leur chic, mais surtout cette façon complètement originale d’être femmes.

J’ai aimé très tôt des femmes aux personnalités fortes, comme Dorothy Parker, une femme écrivain des années 30, la femme la plus spirituelle de New York à l’époque dont j’ai appris par cœur les petits textes ciselés et brillants. J’avais l’impression de trouver une âme sœur.

Ce qui me touche chez Madonna, c’est cette volonté et cette capacité à se réinventer toujours, cette réussite à la force du poignet, de travail, et cette vision forte d’elle même qui l’inspire depuis des décennies. Toutes ces femmes avaient ça en commun. Comme Shirley Goldfarb dont j’ai adapté le journal intime « Shirley » en 1999, avec Judith Magre.

R:Tu as une parfaite connaissance de l'art du Music Hall. Peut être as-tu été marquée par ton enfance à New York? Broadway?

C : Oui, j’ai passé une bonne partie de mon enfance à New York, et ai donc été nourrie très tôt de comédies musicales où j’ai découvert des personnages comme Judy Garland, Fanny Brice, Fred Astaire, les Marx Brothers. Le magicien d’Oz passait tous les Noëls à la télé. C’est une comédie musicale qui marque à vie, par sa beauté, le génie des numéros musicaux et son côté fable philosophique.

La comédie musicale est présente partout dans la culture américaine. Même pas la peine d’aller à Broadway ! Avec mes parents, on allait à l’Opéra. Et c’est sur l’aria de Don Elvire dans Don Giovanni de Mozart que j’ai eu mes premiers flashs de mise en scène…

R : De toutes les personnalités évoquées, laquelle te touche le plus? Pourquoi ?

C : Marlène surtout. Sa beauté, évidemment, mais par dessus tout son élégance folle, son intelligence, sa façon de prendre la lumière. Plus tard j’ai découvert son engagement. Ce qui m’a tout de suite touchée, c’est son génie à se jouer des codes, à les transgresser. Son ambivalence. On disait d’elle qu’elle n’était jamais si féminine que quand elle était habillée en homme et jamais si masculine que quand elle était habillée en femme. Ça, ça m’intéresse. Comment échapper aux stéréotypes masculins. Comment inventer ses propres codes féminins dans un monde d’hommes. Les actrices qui se travestissent, ça existe depuis longtemps. La Dejazet, la Mogador, Sarah Bernhardt elle-même, avaient l’habitude de jouer des rôles d’homme. Pour ne pas être uniquement un objet de désir, et prendre la parole pour exprimer le sien. Et parce que les rôles d’hommes étaient parfois plus intéressants. Quand j’ai passé le concours du Conservatoire, j’ai d’ailleurs présenté une scène dans laquelle je jouais un homme, ce qui a beaucoup intrigué Roger Blin, qui faisait partie du jury.

R :Tu évoques même Tallulah Bankhead qui est un peu différente non? Très marginale? Pourquoi cette femme?

C: Tallulah Bankhead est une personnalité très forte. C’est une actrice des années 30, 40 qui a joué dans « Lifeboat » d’Hitchcock, entre autres. Très belle, très intelligente, très spirituelle, elle était connue pour son humour ravageur.  Elle était capable de sortir des trucs énormes sans sourciller. Évidemment, elle me fait beaucoup rire !

R : Te considères-tu comme une grande gueule? Tu joues aussi beaucoup avec ton public en le provoquant sans cesse et cela marche…

C : Avec tous ces modèles, tous ces personnages auxquels je me suis identifiée, que j’ai reconnus comme étant de « ma famille », j’ai bien sûr trouvé des frangines. Ces femmes à la langue bien pendue, à l’humour viril m’ont nourrie, inspirée. Comme Dorothy Parker, il y a eu une époque où j’aurais tué père et mère pour un bon mot ! Aujourd’hui, j’aime toujours quand ça va vite, quand c’est intelligent, et quand c’est gonflé, mais je fais plus gaffe aux autres. Avec le public, c’est un jeu. Une complicité. Les gens aiment bien être un peu bousculés.

R : Ton univers scénographique et scénique est enrichi par la gestualisation, la poésie burlesque, le music hall, la variété et tu passes de l'une à l'autre avec facilité?

C: J’ai toujours eu le sentiment que jouer, chanter, danser c’était la même chose et comme j’ai vu beaucoup de films, de Kazan à Minelli, en passant par Cukor, Kurosawa ou  Stanley Donen, mon bagage d’images est très varié. La comédie musicale m’a donné le goût de ces mélanges de genres. Pour moi, peu de moments sont aussi magiques que ceux où, dans « La belle de Moscou » par exemple Fred Astaire marche avec Cyd Charisse dans Central Park, il esquisse un pas, elle un autre et la marche devient danse. C’est absolument divin. C’est de la poésie pure. Ça me met en transes. Depuis que je fais de la mise en scène je travaille avec toutes ces images dans la tête. C’est évident pour moi. Quand dans mon spectacle je mets un gros pull rouge pour chanter « di doo dah » de Gainsbourg pour Birkin, j’ai dans la tête Marilyn dans « le Milliardaire ». Et j’adore quand il y a un public cultivé qui reconnaît les références et les clins d’œil. D’un geste, d’un détail de vêtement, évoquer des images que j’ai aimées, je le fais depuis que j’ai commencé la mise en scène, en 1993 avec Michel Hermon aux Bouffes du Nord. Là, les références étaient aussi liées à Fassbinder, mais déjà également à Fritz Lang, mon premier grand choc esthétique au cinéma.

Comme je viens d’une famille de galeristes, la peinture est aussi une influence forte. J’ai créé un spectacle autour des Fleurs du mal  de Baudelaire, il y a quelques années qui était plein de références à Courbet, Delacroix, Man Ray, Bacon..

Avec la mise en scène, j’aime faire des tableaux.

R :En parlant de graphisme, je regarde la pochette et tout comme le clip réalisé par Philippe Gautier, l'univers est très stylisé ?

C : Je suis très heureuse que Séverine Gambier, qui a un talent fou, ait travaillé sur ma pochette et mon livret. Elle a fait une œuvre d’art précieuse, profonde, subtile. L’image autour des chansons est évidemment importante. J’aime que l’univers esthétique autour de mon travail reflète mon goût pour la peinture, le cinéma, la littérature. J’attache toujours beaucoup d’importance aux affiches de mes spectacles, également.


© Frédéric Renaud

Retrouver Philip Gautier pour le clip de « Crime parfait » a été important pour moi.

Quand on a travaillé sur les idées pour « C’est la ouate », on était partis de Gruau, un très grand affichiste, qui a fait toutes les campagnes Dior pendant des années. Pour « Crime parfait », on a plongé dans les bouquins sur le Constructivisme russe, on a évoqué « Sunset Boulevard », Mistinguett, Marlène, toujours. Il est venu voir mon spectacle « Mistinguett, Madonna et Moi » plusieurs fois, et ça a pas mal influencé son approche aussi. Il est venu voir le spectacle et beaucoup de choses y font référence car le clip est très music-hall aussi avec le haut de forme, la canne… J’aime aussi certains passages comme ce visage qui tourne et qui rappelle les années 30… Aujourd’hui, on a l’impression que les filles sont toutes des hardeuses! C’est vulgaire et bête, sans esthétique évoquée à part celle de la pornographie…Alors que dans les années 80, les clips qu’a faits Philip Gautier pour les Rita, Etienne Daho… étaient réalisés avec des références culturelles et graphiques très fortes, ce qui n’est plus du tout le cas maintenant et c’est affligeant cette inculture là ! C’est essentiel qu’il y ait ce goût pour des choses qui nous inspirent…

R:Tout est cohérent en effet : le spectacle, la recherche graphique, le clip, tes choix musicaux. Parlons justement de tes collaborations dans ce domaine ?

C : Avec Chet , j’ai coécrit « Crime parfait ». C’est un plaisir d’écrire avec lui, il a beaucoup de talent et d’humour aussi. Le style de Lisa Point, c’est subtil, littéraire… Ils ont tous les deux un goût très fort. Pour Bertrand Belin, c’est pareil...Ce sont tous des gens que j’ai croisés, vus et appréciés. Quand on dit qu’il n’y a pas de fil rouge, mais si, le fil, le lien, c’est moi !

R: En effet, c’est totalement un univers très personnalisé, intime dont ce titre que tu as écrit, « Écorchée » qui est plus dans la retenue, l’intimisation ?

C : La chanson est sortie comme ça, car cela parle de quelque chose de très intime, de très essentiel… Les choses les plus personnelles sont celles qui touchent le plus. « La place du mort  » a touché beaucoup de gens. Je parle des histoires dont on ne se remet jamais, des deuils qu’on n’arrive jamais à faire. La place du mort est celle qui est à côté de soi et qu’on n’a jamais pu  occuper… « Écorchée » est une chanson très intérieure qui me tient beaucoup à cœur. Il faut qu’elle soit pudique en même temps car les mots sont très forts, élégants. J’ai eu l’idée de cette ambiance…D’abord quand je confie des textes les musiciens me renvoient le titre avec la musique et c’est rare que je n’aime pas. En général, j’ai eu de la chance même s’il est arrivé deux ou trois fois que ce ne soit pas du tout ça ! Je dois beaucoup à Fred de Fred qui a fait les arrangements, à qui j’ai laissé carte blanche. Il a travaillé avec beaucoup de finesse et il a su ressentir la profondeur des choses.

R :Comme tu le disais,  tu viens d’une famille de galeristes du côté de ton père et de ton grand père je crois. Alors y a-t-il eu quelque chose dans cette culture qui t’a marquée pour la réalisation de tes mises en scène, ton sens artistique ?

C : Dans mes spectacles, en effet, je me suis aperçue de l’influence de la peinture mais je n’en avais pas conscience quand j’ai commencé la mise en scène il y a quinze ans. J’étais plus imprégnée par l’univers du cinéma, de Fritz Lang, de Murnov… Mon grand choc au cinéma a été l’expressionnisme allemand. J'ai créé aussi  « Les bijoux »de Baudelaire mis en musique par Léo Ferré, un type de cabaret érotique sublime, avec une fille extraordinaire du nom de Sophie Balabanian. Et là, la première image, c’était « L’origine du monde » du peintre Gustave Courbet. Donc c’était très inspiré, très fort et après cela allait de plus en plus loin et j’ai pu m’apercevoir à quel point la peinture m’avait marquée, comme je t’en parlais plus haut avec l’influence de tous ces peintres… J’aime faire des tableaux. Un beau plan d’un film, c’est un tableau avec un cadre autour.

R : Cela va ensemble, la peinture, le cinéma de Fritz Lang… ? Et Carl Theodor Dreyer t’inspire t-il aussi ?

C : Oui. Fritz Lang était un architecte aussi. Pour Dreyer ? j’ai des souvenirs très forts de « Jeanne d’Arc » avec Antonin Artaud et ces plans incroyables. La force de ce visage de Falconetti est impressionnante. J’ai vu une exposition dernièrement sur Artaud à la BNF et pu admirer ce travail. Mais Dreyer n’a pas été pour moi un maître comme ont pu l’être Lang, Murnov, Eisenstein, Kurosawa, Cukor, Mankiewicz, …

R : Oui avec des films comme « Le château de l’araignée » de Kurosawa, on a une dimension spirituelle. Es-tu aussi portée par une certaine spiritualité ?

C : Je suis plus touchée par la beauté d’un cadre, d’un visage. Tu me demandes si je suis spirituelle, quand j’écris, j’essaie de faire un mot juste, quand je dirige un acteur, un geste juste …Les moments parfois sont tellement forts que cela est proche du mystique. Comme dirait Woody Allen, mon Dieu c’est l’art!

R : Merci Caroline, j’ai envie de te poser la question comme dans le court métrage que tu as réalisé : « Vous désirez »?

C :-Rires- Tu me demandes ce que je veux … Continuer à faire tout ça!

À être sur scène, à faire des chansons, à m’amuser…J’ai un projet de comédie musicale qui me tient beaucoup à cœur et qui avance bien.

R : À combien de personnages, quel en est le sujet ?

C : Beaucoup de personnages. Ça se passe à New York, fin des années 60. Le thème est la libération des femmes, celle des noirs et celle des pédés. C’est quelque chose que je n’aurais pas eu envie d’écrire si je n’avais pas été élevée au coin de Harlem !

R : C’est vrai qu’on ignore qui est vraiment Caroline Loeb ?

C : On est très vite enfermée dans un tiroir et c’est grave car il y a beaucoup d’artistes qui ont plein de talents. Dans les pays anglo-saxons, on est plus généreux qu’ici, on aime voir les artistes rebondir !

Je vais finir avec une phrase d’Einstein « on dissout plus facilement un atome qu’on ne détruit un préjugé » et en France, c’est très dur de bousculer les préjugés mais ça va, j’ai de l’énergie !

 

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Interview réalisée par Safia Bouadan