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Interview d’Hélène DARCHE réalisé au salon de thé La Ferme à l’occasion des évènements liés à La Journée Internationale de la femme.

R : Bonjour Hélène Darche. Vous êtes actrice, auteur adaptateur et metteur en scène. Tout d’abord une première question pourquoi cette pièce adaptée de l’auteur Esther Meynell « La petite chronique d’Anna Magdalena Bach » ?
H D : Déjà parce que j’aime depuis toujours Bach. J’ai relu les ouvrages portant sur lui, réécouté ses compostions, lu ses correspondances pleines d’enseignement. Le fil conducteur cependant, c’était ce personnage qui est né de cette fiction écrite par Esther Meynell et de l’énergie de ces cinq femmes que sont les actrices-Stéphanie Lanoy, Laeticia Brecy, Christine Sammer, Louise Bouvet et Nathalie Soussana -avec lesquelles j’ai travaillé. Deux
sont aussi musiciennes .On ne sait presque rien en fait d'Anna Magdalena… C’est un portrait de femme construit avec plein de facettes de femmes différentes. J’ai voulu que ce soit un portrait de femme universel.
R : Il existe une vraie force interprétative dans l’incarnation faite de la famille Bach ?
H D : Oui ! Cette maison était un bain de musique avec les époux, les amis, les enfants, les élèves, le travail quotidien de Bach pour préparer le répertoire des offices, les exercices pour les musiciens, les commandes…
R : J’ai ressenti aussi en vous ce désir de parler des femmes qui sont dans l’ombre des génies telles Paloma Picasso .Là, on est au XVIIIe siècle et cette femme est très moderne pour son temps.
H D : Oui elle est inscrite dans une certaine modernité, elle fait des choix mais elle est très active dans cet accompagnement.
R : Vous, Hélène Darche, auteur, adaptateur, metteur en scène et actrice, dans quel combat vous vous, comme artiste, comme femme, comme militante ?
H D : La voix de la femme est aujourd’hui capitale voire essentielle pour que le monde peut être aille un petit mieux. Déjà par nature, j’aime énormément travailler avec les femmes car je trouve qu’il y a une écoute, une facilité d’adaptation… cette communion dans le travail. Cela m’est arrivé de l’avoir aussi avec les hommes bien sûr .Sinon, je m’impliquerais dans des combats associatifs plus que politiques car je ne suis pas armée pour ce monde trop dur, trop
compliqué pour moi. Finalement, il y a une forme d’ambition dans la sphère politique qui peut venir à bout des meilleures intentions. Par contre, je pourrais m’impliquer dans des combats citoyens tel ce spectacle que j’ai fait « Algérie en éclats » portant sur tout ce que la femme en Algérie avait dû subir lors de la tragédie en 1995. Cela racontait l’histoire d’une petite équipe de création au travail avec un metteur en scène femme, une comédienne et deux comédiens qui continuaient à travailler malgré
les interdictions,malgré les assassinats. Je travaillais avec deux actrices qui répétaient au Théâtre d’Alger, une pièce d’Abdel Kader Khaloula qui a été assassiné pendant les répétitions mais elles continuaient à répéter jusqu’au moment où leur voix s’éteignaient couvertes par l’atrocité ambiante. L’aventure s’arrêta mais la dernière phrase de ce spectacle fut « On continuera… ». Et pour moi le combat, c’est sur un plateau que je le mène car c’est un magnifique lieu d’expression.Vaclav Havel a dit : «
Le théâtre est le seul lieu où un homme parle à un autre homme ».
R : Lui-même a été emprisonné et torturé…
HD : Oui et c’est vrai qu’il y a cette vertu extraordinaire de la parole théâtrale qui est qu’elle s’adresse à la salle que l’on espère remplie mais elle doit aller surtout à chaque personne. Le spectateur est un interlocuteur privilégié.
R : Comme une sorte de conscience politique au sens citoyen du terme ?
H D : Oui ! Si une personne qui a vu la Petite chronique d’Anna Magdalena Bach sort de ce spectacle et qu’elle me dit : « J’ai envie de travailler et d’écouter du Bach », alors je me dis que j’ai fait mon boulot.
R : C’est pour vous une forme de volonté de transmettre la culture des Idées, celle de l’amour et de l’universel qui passe par l’art?
HD : Oui, selon moi, la force vitale de la création, c’est ça !
R : Un peu comme pour Georges Sand ?
H D : Tout à fait et d’ailleurs je monte un spectacle actuellement sur elle ! C’est une sorte de laboratoire que je fais avec mes élèves où on explore à la fois ses relations avec Musset et effectivement sa posture au monde.
R : Est-ce à ces seules fonctions représentées dans cette pièce par ces cinq facettes d’Anna Magdalena-telles l’accompagnement du génie, l’amour pour un homme ou l’éducation des enfants, son travail de musicienne- que la femme est réduite ?
H D : Pour un homme ou pour une femme, l’amour est quelque chose qui grandit donc on ne peut pas se passer d’amour et l’amour pour un autre être humain est quelque chose qui vous fait avancer, qui vous rend curieux qui vous donne de l’appétit –rires - . Mais c’est surtout cette fonction essentielle dont je parle dans tous mes spectacles et qui lie les hommes et les femmes et qui est la création .C’est ce qui me tient debout dans la vie !
R : La création, c’est l’énergie de la vie, qu’en pensez-vous ?
H D : Oui. C’est la force vitale, celle qui m’amène à ouvrir mes yeux, mon cœur, mon intelligence.
R : Comment imagineriez-vous Anna Magdalena Bach actuellement ?
H D : Au XXIe siècle , Anna Magdalena ferait une carrière : c’était une très belle chanteuse et musicienne , son père était aussi musicien, trompettiste je crois. Avec toute cette énergie que je me plais à imaginer, je la vois chantant les œuvres de Bach, l’aidant dans l’écriture car Bach avait cette musique inépuisable dans sa tête et il composait sans relâche.
R : C’était une religion pour lui et on le voit bien dans le spectacle : il est comme en religion ?
H D : Oui et pour vivre avec un homme comme ça, il faut partager cette passion. Ce serait donc une femme extrêmement passionnée et elle l’aurait défendu pour qu’il soit en paix avec tout ça, car elle l’a vu souffrir de toutes les avanies qu’il a eues à subir, des humiliations, des querelles de bouts de ficelles...
R : A la générale de presse, j’ai rarement vu une cohésion sur la très bonne réception de cette pièce si particulière car on ne savait pas où on allait, c’était une découverte pour tous. J’ai entendu des discussions sur ce qu’elle véhiculait : la beauté, la rigueur, la fantaisie, la poésie, l’amour entre deux époux et l’amour familial, l’esthétisme raffiné de la pièce …Auriez vous eu un ou une critique qui aurait mal perçu ce projet original ?
H D : Oui. Une journaliste en effet car elle ne comprenait pas le parti pris de partager un rôle avec cinq interprètes. Elle n ‘a pas fonctionné avec ce principe ce que je peux comprendre !
R : En effet, d’autant que ces cinq actrices représentant Anna Magdalena sont toutes d’un physique très différent ?
-rires-
HD : Je pense que cela peut bloquer là-dessus : quelqu’un pourrait me dire « j’aurais préféré un monologue» … J’ai entendu aussi une autre critique portant sur les comédiennes parfois trop en observance de la mise ne scène qui est très ciselée, très détaillée et musicale. Les mots doivent tomber à un certain moment et pas à un autre, les corps bougent sur tel instant musical et sur tel rythme et pas sur un autre...
R : La comédienne n’a pas l’habitude d’être en quelque sorte introduite par des notes et c’est un défi car elles ne sont pas chanteuses par première intention toutes les cinq à part deux dont une chef de chœur Nathalie Soussana ?
H D : Oui et je voulais que ce soit vraiment la musique de Bach interprétée avec une grande fraîcheur et travaillée mais par des voix qui restent des voix naturelles pas des voix lyriques.
R : C’est aussi très pédagogique car j’ai vu lors de cette présentation beaucoup d’enfants. Hors Bach a une image très austère encore aujourd’hui ?
H D : C’est une espèce de parcours obligé pour les musiciens au conservatoire où on leur dit « Tu travailleras ton Bach ! ».J’avais envie de défaire cette image rébarbative car c’était quelqu’un qui écrivait de la musique qui se jouait aussi dans les cafés tel le Café Zimmerman –La cantate du café, par exemple, qui est pleine de fantaisie.
R : Tout cela avec une dimension populaire et c’est bien de redonner sa dimension humaine à un génie.
H D : Bien sûr qu’il était porté par sa foi et son désir de servir Dieu par sa musique ce qui est très beau par ailleurs mais il était aussi dans le commerce avec les hommes, avec une envie de les amuser, avec un côté léger aussi.
R : Avez-vous un projet avec les scolaires et les conservatoires ?
H D : Oui avec Maryse dont je parlais toute à l’heure qui fait un travail formidable… Voilà une femme encore avec une énergie incroyable ! …Les professeurs sont enthousiastes .Sur le plan pédagogique, c’est une bonne façon de faire découvrir ce musicien et génie.
R : Et aussi à des communautés religieuses et sociales différentes .Cela aurait difficile pour une seule femme de porter tous ces reliefs dramatiques et ces messages là ?
H D : Une seule femme aurait incarné un portrait d’une Anna Magdalena. C’était important pour moi aussi de montrer une femme plurielle et pour l’aspect pédagogique.
R : Vous écrivez aussi des œuvres que vous montez telles « Denise au pied nu » et « Edith ou la fille du Père Gassion », encore des femmes ?
H D : Ce premier livre vient de l’œuvre d’un Jean Diego Memnbrive, ami avec l’actrice Denise Hopffer à qui il a proposé de faire son portrait .Et tous les jours, elle écrivait ses impressions et lui aussi .Ils ont confronté leurs écrits et ils ont été frappés tous les deux de la richesse qu’ils y avaient mise à tel point qu’ils en ont fait une lecture. Un éditeur est tombé fondu de cette œuvre et il a édité un livre d’art là-dessus .Ensuite ils ont fait une lecture
au Théâtre de la colline que j’ai vue et j’ai eu envie de monter la pièce en en écrivant un livret théâtral :cela raconte le combat qui s’engage entre le modèle et le peintre, la problématique de soi, ce qu’on veut donner et qu’on ne voit pas sur la toile, le temps qui passe sur un visage…C’est aussi une réflexion sur la mort . Pour « Edith ou le Père Gassion », ce que j’ai voulu interroger dans ce spectacle, c’était ce qui s'est passé une heure avant son entrée en scène le jour où elle a appris la mort de Marcel
Cerdan .La scène était pour elle le seul endroit où elle se sentait protégée .Je lui fais faire un bilan de sa vie et en même temps elle va chercher en elle et sur le plateau la force de continuer.
R : Pourquoi le père Gassion ?
C’était son père et elle revendiquait beaucoup son appartenance à la rue car il était aussi un artiste de rue
R : Sa mère était actrice d’ailleurs ?
H D : Oui et j’ai choisi ce titre pour ne pas oublier ses origines.
R : Vous êtes parisienne de Belleville ?
H D : Oui ! Et je suis née au même endroit qu’elle. C’est drôle non ?
R : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rencontres »?
-rires-
H D : Sinon, je viens de faire un spectacle à partir d’un guide des convenances de 1919 qui était au départ une commande. Donc c’est un livre sur des questions telles que « comment bien se tenir dans la bonne société ? »…
R : On est après la première guerre mondiale et en plein colonialisme aussi ?
H D : Voilà ! Il n’y a plus d’hommes en France, en Europe et les femmes ont été là pour tenir la nation. Maintenant il faut qu’elles rentrent dans leur foyer … Donc j’ai fait un spectacle sur ces femmes là dans un contexte de bourgeoisie aussi. J’ai introduit des lettres de poilus ainsi que des citations de Simone de Beauvoir et on voit comment on enferme la femme. Deux suisses racontent par exemple à un moment, comment sont les mariages de femmes de première classe,
de seconde classe…Tout en racontant, ils entourent la mariée d’un voile à tel point qu’elle se retrouve enfermée dans un cocon, c’est alors l’image inversée où elle ne peut plus sortir de la chrysalide.
R : Et bien Hélène, voici une dernière question : dans cinq ans et plus, quel serait votre vœu intime ou universel , si vous en aviez un à formuler ?
H D : Ce serait un vœu intime pour dans vingt ans : que je sois toujours là au travail, toujours vivante et toujours en état de création. Et pour les femmes : qu’elles continuent de se battre comme elles le font aujourd’hui et peut être que dans vingt ans, la couleur du monde aura un tout petit peu changé. Grâce à nous en partie.
R : Merci beaucoup Hélène pour cet entretien.Quelle est votre actualité en dehors de la pièce sur Georges Sand, pour La petite chronique d’Anna Magdalena, vous pensez à Avignon ?
H D : Avignon représente beaucoup d’investissements à tous les niveaux alors je ne sais pas encore. C’est difficile d’être une femme qui se bat dans tous les domaines car il faut être productrice …C’est incroyablement fatigant comme métier.
R : Oui et vous avez votre propre compagnie à gérer appelée « Le Passage » d’ailleurs.
H D : C’est exact. Merci Safia et je vous tiens informée des dates de représentations pour mes prochains créations ou de mes diffusions de spectacles.
Propos recueillis par Safia Bouadan
Voir l'article : La petite chronique d’Anna Magdalena Bach
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