Michel CRÉMADÈS

 

R : Bonjour Michel et merci pour cet entretien! On évoquait précédemment le catastrophisme présent partout dans l’information et véhiculé auprès du public, en lien avec le film de Jean Pierre Jeunet « Micmacs à tire-larigots », qu’en penses tu ?

M : C’est vrai qu’on vit dans un monde où pour vendre du papier ou faire parler de soi, il ne faut parler que de catastrophes et c’est de pire en pire ou alors il faut faire des tabloïds anglais : ce sont des images chocs, il faut que ça pète!...Je crois que la meilleure façon de raconter des choses terribles, c’est l’humour. Pour parler du film de Jean Pierre Jeunet, c’est quand même l’histoire de marchands d’armes qui vendent des produits pour tuer leurs prochains et qui sont des gens gentils: ils disent qu’ils travaillent pour le ministère de la Défense non pour le ministère de l’attaque. Mais ils fabriquent des armes terribles! Le traitement du sujet est fait sous l’angle de la comédie : on parle mieux de ce type de sujet à travers le genre comique. C’est la meilleure des choses et il en est de même pour « Le Chalet de l’Horreur de la trouille qui fait peur » : il s’agit de parler du monde de la politique, du journalisme …On introduit aussi dans la pièce un personnage qui a changé de sexe .Tout ça correspond à des problèmes graves mais traités avec humour. C’est mille fois mieux ! Tu parlais de Charlie Chaplin, il n’a fait que des drames. La comédie à la base, c’est un drame : « Vous prenez une personne qui tombe dans la rue : version A, elle meurt sur le coup c’est un drame ; version B, elle se relève, tout le monde est rassuré et on rigole après coup. »

R : Le mélodrame attire le rire : c’est rarement au premier degré, on s’identifie plus sensiblement à la situation, au comique dramatique comme dans les films de Charlie Chaplin justement?

M : Oui. C’est vrai pour tous les films de Chaplin qui sont des drames avant tout.

R : Le Chalet de l’Horreur génère beaucoup de monde depuis le 13 septembre qu’il est à l’affiche les dimanches et lundis. Comment s’est faite cette rencontre avec Patricia Levrey, l’auteur de cette pièce ?

M : Le hasard- mais il n’y a jamais de hasard- a voulu que dans un premier temps, un garçon me la présente pour jouer un des personnages que tient Bertrand Fournel. J’ai lu la pièce et j’ai tout de suite accroché : on s’est rencontrés. La création s’est faite mais avec difficultés car on n’avait pas de moyens. J’ai joué le rôle et puis on s’est rendu compte que le casting et la mise en scène n’allaient pas. Du fait des problèmes financiers, on ne pouvait pas tous se voir en même temps. On l’a testée et je me suis rendu compte qu’il y avait de la matière mais qu’il manquait quelque chose.

R : C’était en quelle année, en 2006, avant Avignon ?

M : Oui, cela devait être en 2006-2007. Donc un jour, Patricia et Isabelle Parsy m’ont appelé pour me demander de monter la pièce... J’ai  dit ok, je vais reprendre toute la mise en scène car je pensais que certaines scènes méritaient un autre éclairage. On a fait un casting pour reprendre le rôle du politicien.

R : Là, c‘est Jean David Stepler qui joue ?

M : Oui, mais ce n’était pas lui au départ …Le comédien en fait, n’a pas pu le faire car il était pris et je me suis retrouvé, après avoir essayé de trouver un autre acteur, à jouer le rôle pour le premier Avignon. A la fin des représentations,  j’ai dit à Patricia : « Je pense que je ne vais pas pouvoir continuer à jouer ce personnage, car c’est difficile de gérer une mise en scène et de jouer dedans. J’ai besoin de prendre du recul…Je pense qu’il faut trouver quelqu’un pour reprendre le rôle de l’homme politique et relancer la mise en scène pour le prochain Avignon ». Patricia a tout à fait compris et c’est Jean David qui a repris ce rôle. J’avoue que je les ai laissés un petit peu se débrouiller tous seuls du fait que j’avais le film avec Jeunet…Alors, j’ai pris des jours pour les rejoindre à Avignon et cette deuxième année, le public était là, le bouche à oreille avait entre temps bien fonctionné … On a donc resserré des trucs avec Patricia et on a fait un travail important car c’est vrai qu’un auteur a toujours du mal à laisser son bébé. Je lui ai expliqué que quand on faisait une mise en scène, il fallait amener le public à température, qu’il fallait être un peu psychologue, un peu nounou, un peu papa aussi .On s’est mis d’accord, on a trouvé des compromis ... On fait une espèce d’Hydre à deux têtes. Mais il faut être toujours là pour suivre le travail des comédiens, pour qu’ils ne retombent pas dans leurs petits défauts …Je crois que cette pièce a un potentiel qui touche à peu près le tout public et je leur dis toujours : « Vous avez la chance de jouer à la Comédie de Paris alors faut y aller les enfants…Mon bonheur serait de voir dans la salle un directeur de casting ou un réalisateur qui vienne pour repérer tel ou tel acteur. Notre but serait de jouer toute la semaine à partir de janvier 2010 si Jean Pierre Bigard le veut bien ou dans un autre théâtre car nous avons quelques touches aussi. La comédie, c’est ce qu’il y a de plus dur à faire car il faut qu’à mon sens les personnages soient le plus vrai possible : on ne peut pas faire rire si on est faux ! Il faut que ce soit crédible, qu’on sente qu’ils ont un passé, qu’on sente leur évolution, leur tension et puis il faut une précision. Pour moi, c’est du scalpel : une réplique dite trop tôt ce n’est pas bon, trop tard non plus. Le public joue aussi, alors au moment où le spectateur éternue dans la salle, la réplique est loupée, ça ne va pas faire rire. On est toujours à la merci de choses très précises. Ma mission est de dire : « Là, tu vas trop vite, on ne comprend pas ce que tu dis, là, tu rentres trop tôt… ». Il y a un gros travail !

R : Avec un gros potentiel. C’est l’évolution au fur et à mesure des représentations de la pièce qui fait ce perfectionnisme et on ne peut l’avoir ni la voir tout de suite, même en étant un grand metteur en scène ?

M : Oui, parce qu’on trouve des choses…Souvent je me dis : « Mais je suis le roi des cons, pourquoi ne pas avoir pensé à cela plus tôt ? » et je dis un jour à un de mes comédiens après une représentation: « Il faut que tu te lèves à ce moment là et la réplique va fonctionner! ». On l’a essayé et là ça a été le carton !

R : Cela est dû aussi au fait que  le texte est très riche et qu’il recèle beaucoup de tiroirs, la mise en scène va donc devoir être plus subtile car elle ne doit pas écraser le texte non plus ?

M : Oui, d’ailleurs, je conseille souvent les comédiens en leur disant : « Faites confiance au texte, ne rajoutez pas de gestes car ça brouille l’image…Non, dis ton texte simplement pas besoin d’en faire plus, la pièce est drôle ! Je prends souvent l’exemple de Villeret dans « Le diner de cons » qui n’avait pas besoin d’en faire des tonnes .Il regardait l’autre avec son œil d’huitre en disant : « C’est quoi son prénom ? », l’autre répondait :« Juste Leblanc » et Villeret lui répliquait : «  Ah il n’a pas de prénom ? » , et la réponse était aussi la même , «Si,  il s’appelle Juste Leblanc » puis l’autre redisait :« Ah il n’a pas de prénom » « Si, c’est Juste »… Voilà ! On fait confiance à la situation : sobriété, simplicité et ça passe.

R : Tu connais bien cela car tu as été l’élève du mime Praline. Que penses- tu que le fait de travailler le mime apporte au théâtre ?

M : Quand je vais dans des cours d’art dramatique c’est toujours ce que je leur dis. J’assiste à la présentation de travaux et à la fin, je discute avec eux sur ce que j’ai vu…Et à chaque fois, je leur réponds : « Qu’est ce que vous parlez bien mais votre corps ne dit rien ». Un de mes maîtres, c’est Charlie Chaplin. A l’époque du muet, il n’avait pas besoin de parler, on comprenait ce qu’il voulait dire à sa manière de marcher, de tourner la tête, de regarder…Tout passait ! Il faut que le corps parle avant que ne sorte le texte. Il m’arrive lors d’une mise en scène de dire au comédien : « Joue moi le texte mais sans le dire, c'est-à-dire, intériorise le et fais les déplacements dont tu as besoin et là, il voit et l’acteur donne autre chose. Au cinéma, j’adore les acteurs dont on devine ce qu’ils vont dire juste par leur présence physique. Aux élèves des cours, je leur conseille de faire du mime, de l’expression corporelle mais pas trop longtemps juste pour comprendre de quelle façon on se représente. Je vois souvent des élèves qui ont les épaules rentrées alors qu’ils disent une réplique aussi simple que : « Ah vous êtes là, je suis content de vous voir »  … .C’est tout une démarche à faire en amont et j’essaie de travailler là-dessus : comment marche un personnage, comment il se déplace, comment il regarde. Sur le film de Jeunet, c’est ce que je fais car c’est un personnage qui ne parle pas beaucoup qui est limite autiste. Mais il crée des objets fantastiques dans le film : c’est un doux rêveur, un peu dans son monde et dans ses nuages. Mon truc a été d’être présent dans des regards, dans de la timidité, dans la gestuelle. J’ai une séquence dans le film où à un moment donné, Dominique Pinon fait l’homme canon et on le regarde, on a tous un  peu peur pour lui…Dans une prise, j’ai mis le pouce à la bouche comme le ferait un enfant. Jean Pierre Jeunet après cette dernière me dit : « Pourquoi as- tu mis le pouce dans la bouche, cela te masque un peu… ? ». Je lui réponds : « Tu sais Jean Pierre, le personnage est un grand gamin, il n’a pas de femme, son truc, ce sont ses petits jouets qu’ils fabriquent, ses petits personnages animés. Là, il a peur alors il retrouve son pouce dans la bouche… » . Jean Pierre me réplique alors : « Oh oui, on garde çà ! ». Et on a une séquence où on me voit dans cette situation.

R : Pour toi, l’acteur est donc aussi un créateur ?

M : Oui, il doit amener sa part de travail. En tant que metteur en scène, je suis assez dirigiste car je pense savoir-mais je peux me tromper- ce qui va fonctionner ou non, dans la manière de se déplacer, dans la phrase dans l’articulation…Par exemple dans Le Chalet, je leur ai dit que la mise en scène était cinématographique : il faut que les gens soient sur une image alors si quelqu’un bouge, cela perturbe et ce n’est pas bon.

R : C’est une pièce très exigeante ?

M : Oui, effectivement très exigeante : c’est l’écriture de Patricia qui veut ça. C’est précis : il faut qu’ils soient super concentrés, attendre les rires, un regard doit être comme ça et pas comme ça, un déplacement doit se faire à tel moment pas plus tard ou plus tôt.

R : On retrouve d’ailleurs un beau clin d’œil à Labiche, toute cette mécanique du rire, ce que Patricia, l’auteur m’a confirmé ?

M : Oui en effet, c’est vrai…

R : Quel est le rôle qui t’a le plus touché ou avec lequel tu as eu le plus de fil à retordre ?

M : Le prochain .-Rires-
 Non, chaque rôle que j’ai joué au cinéma ou au théâtre a toujours été une histoire d’amour qui se finit plus ou moins bien, parce qu’on est plus ou moins heureux après, de la manière dont cela a été monté pour parler du cinéma. Mais j’ai toujours eu la chance de tomber dans des équipes ou dans des aventures formidables. Les copains me font souvent la remarque : « Tu as un bol toi, tu tournes toujours dans des trucs qui ont cartonné ! « .Et je leur réponds : « Mais non, c’est parce que j’ai joué dedans que ça a cartonné ! ».

-Rires-

R : On te connait également comme un artiste qui a un grand cœur et je sais que tu appuies actuellement un réalisateur Pierre Antoine Carpentier qui a lancé une opération au profit des enfants malades pour les faire rire, sourire et rêver surtout! Elle s’appelle « Planter des rêves » ? Tu l’as présentée, je crois le 28 septembre à Maubeuge ?

M : Oui, tout à fait à Maubeuge et à Lille.

R : Comment est partie cette histoire de cœur, cette envie ? As-tu déjà participé à ce type d’opérations sociales, humanitaires et caritatives ?

M : Oui, beaucoup : déjà dans la région de Bourgogne, je suis parrain du Téléthon. Pendant trois jours, je fais mille kilomètres en voiture pour aller voir les diverses associations qui montent des stands, vendent des crêpes…Je me sens très proche des personnes qui sont dans ma vie de tous les jours. Je me dis toujours comment jouer des personnages si je ne vis pas dans la vie de tous les jours, si je suis enfermé dans ma tour d’ivoire, un superbe trois cents mètres carrés dans le seizième arrondissement? J’aime bien aller boire mon café, discuter avec les gens, voir comment se comporte un serveur, s’il est énervé… Et je filme ça dans ma tête. Le plus bel exemple que je donne, c’est lorsque Claude Zidi m’a proposé le rôle du voleur de sacs dans « Les Ripoux » et quand ce dernier se retrouve au commissariat. Il est sûr qu’il va en prendre pour trente ans, hors Noiret le libère, Lhermitte ne comprend pas, lui non plus ne comprend pas. D’un coup c’est la caméra cachée, surprise-surprise…C’est en prenant le métro que j’ai trouvé l’attitude à avoir pour ce rôle : j’ai vu en effet  un comportement de deux mecs très bizarres au point que j’ai cru qu’ils allaient se suicider tous les deux. Ils avaient physiquement une attitude très étrange, une respiration anormale. Le métro s’est arrêté et deux dames en sont sorties. Les gars ont suivi les deux bonnes femmes et à mon avis, ils sont allés leur piquer leurs sacs à la sortie. Alors dans les Ripoux lorsqu’on a filmé dans le XVIIIè, sur la place du marché, près de la mairie, j’ai incorporé ces deux personnages : jamais ils ne vont imaginer que je me suis inspiré d’eux pour avoir cette respiration, cette tension !

-Rires-

M : … Je suis père de trois enfants et c’est quelque chose qui me touche-Le hasard a voulu un jour– mais il n’y a jamais de hasard- que je vois un film très drôle mais avec une chute complètement ratée et je m’en suis ouvert au réalisateur qui m’a demandé mon contact. Un an et demi après, il m’a recontacté pour ce court métrage « Planter des rêves ». Lui même s’était occupé d’un enfant pendant deux ans qu’il avait suivi mais qui est décédé. Il avait envie d’en parler et il m’a raconté l’histoire de ce gamin dans le film qui a un cancer, qui est hospitalisé avec un traitement en chimiothérapie donc avec le crâne rasé. Il a un grand frère qui passe la nuit dans sa chambre. Ils sont passionnés par un livre qui raconte l’histoire de deux chevaliers qui doivent trouver deux morceaux de lune pour terrasser le dragon. Je joue un homme d’entretien qui  leur permet de s’évader un moment de ce monde de la maladie …J’ai défendu le film à Maubeuge, à Lille et je crois que ça va bien fonctionner dans les associations pour enfants malades, dans les hôpitaux ou dans les festivals. En plus, il a rajouté des séquences où on retrouve ces personnages en dessins animés : les enfants sont des chevaliers et je deviens un troll qui les aide.

R : C’est un conte en fait ?

M : Oui, tout à fait, c’est un conte ! Et lors du tournage, on a eu une trentaine d’enfants malades qui sont passés pendant trois à quatre jours qui sont venus avec leurs parents et c’était pour eux un après midi génial et pour nous aussi.

R : Oui alors pour ce film, tu es aussi le parrain ?

M : Oui, je suis ravi et ce qui est très amusant j’en parlais hier à Jean Pierre Jeunet car on était à Lille pour la promo du film Micmacs à tire-larigots : « Tu vois, j’étais à Maubeuge et à Lille pour défendre le projet « Planter des rêves » et je me suis retrouvé dans une petite chambre d’étudiante avec des petits moyens je me suis payé mon train pour les aller retours… ». Une semaine après je viens défendre Mic- Macs à tire-larigots qui sort le 28 septembre, avec un coût de vingt cinq millions d’euros et je me retrouve alors dans une chambre d’hôtel où je ne peux même pas compter le nombre d’étoiles ...C’est merveilleux ce métier là !

R : C’est un métier de saltimbanque où on navigue entre le paradis et l’enfer ?

M : Au paradis, on serait alors comme dans un monde de drogués…

R : Un monde de facilité où tout devient faux alors ?

M : Oui effectivement, ça devient faux. Il y a pas mal d’acteurs qui pètent les plombs car ils claquent des doigts et il y a quarante personnes qui les servent. Il faut faire gaffe et avoir la tête sur les épaules et aussi savoir s’entourer pour qu’on vous tape sur l’épaule et qu’on te dise : « Calme toi, t’es entrain de changer ! ».

R : Parlons de l’actualité du Chalet de l’Horreur de la trouille qui fait peur, une pièce  humoristico-policière qui plaira à toute la famille ! Elle est à l’affiche à la Comédie de Paris jusqu’au 28 décembre inclus. Encore merci Michel de t’être prêté à cet interview.

 

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Propos recueillis par Safia Bouadan