Grégoire COUETTE  JOURDAIN

 

metteur en scène de « De profundis »

Regarts : Bonsoir Grégoire Couette Jourdain. Vous venez de province et vous avez un lien avec le Havre, par  la pièce que vous avez montée là bas?

Grégoire Couette Jourdain : Je viens de Touraine. J’ai fait des spectacles là bas, oui, un spectacle  sur la différence également mais, tout à fait différent du Wilde puisqu’il s’agit de l’histoire d’une vache normande qui va devenir une femme jet set !

Regarts : Oui, je connais l’histoire de cette pièce écrite et jouée par Benjamin Lefebvre, avec tous ses changements, pour la rejouer dans le cadre de la compagnie Rêve de Plaisanterie. Justement, je me suis intéressée à  votre regard sur ce thème, pouvez vous m’en parler ?

Grégoire Couette Jourdain : C’est un prolongement assez naturel du travail que je mène depuis près de 15 ans environ sur la notion de différence, de transmodulation, d’émotions.. .

Regarts : De transmodulation ? Vous pouvez expliquer ce terme ?

Grégoire Couette Jourdain : c’est : « Je veux vous dire quelque chose de très simple, mais mon émotion va le brouiller »… A partir de là, pour arriver à se comprendre, parfois ce n’est pas toujours facile , entre ce que vous avez voulu dire, ce que vous avez  ressenti, ce que vous avez reçu et ce que vous vouliez recevoir, il faut savoir communiquer avec tout ça !

Regarts : Travaillez-vous sur des matières particulières ?

Grégoire Couette Jourdain : Oui ! Pendant quatre ans, j’ai travaillé dans la Cie de l’Autre part, l’un des rares centres de France pour Handicapés mentaux, un CAT, où ils faisaient huit heures de théâtre par jour de répétition avec des représentations .Comme il n’y avait pas de parasitage intellectuel, tout passait par l’émotionnel et du coup, les spectacles étaient intenses émotionnellement tout en portant  un message au niveau de l ‘intellectuel. C’est vraiment là le sens de mon travail.

Regarts : Pourquoi  le choix de cette correspondance, de ce monologue « De profundis » qui veut dire « Des profondeurs » ?

Grégoire Couette Jourdain : Je crois que c’est l’un des plus beaux textes, réellement, je parle en termes d’écrit, de symboles, du XIX et du XXe siècle.  Il a pour moi la grandeur et la force de Shakespeare, de La première épître aux Corinthiens, celle de Tarse, de St Paul.  C’est à la fois une lettre sur l’amour, sur la tolérance, sur comment on retrouve sa grandeur, sa dignité, sur « Qu’est ce qu’est l’homme au delà de toutes ses souffrances? »  Quand on lit De profundis, on s’aperçoit que St Paul, les Évangiles déjà écrivaient ce concept là, que Platon et Aristote parlaient de l’ « Agape »,  un des textes fondamentaux de l’Humanité. Et à travers cette expérience malheureuse de l’emprisonnement d’Oscar Wilde cela peut nous renvoyer à beaucoup de choses sur notre société, sur la notion de morale, la notion vulgairement du culte du succès qui n’a pas beaucoup changé à travers les âges.

Regarts : Et il se retrouve  dans cette situation brutale d’emprisonnement, par la loi ?

Grégoire Couette Jourdain : Oui. C’était une des lois réactivée par Henri VIII, qui, chacun sait, était hétéro, jouisseur,  avait beaucoup de vices. C’était un joyeux paillard…Mais comme tous les joyeux paillards, il était très intolérant envers les vices qu’il ne possédait  pas, alors il a renforcé toutes les lois entre autre contre l’homosexualité. Et Wilde est vraiment tombé là dedans. Il a pensé qu’en tant qu’élite intellectuelle, privilégié…ça se passait pourtant entre adultes, majeurs et consentants dans des chambres d’hôtel. On n’est pas du tout dans l’esprit de ce que l’on a fait de Wilde à l’époque, l’équivalent de Dutroux à l’heure actuelle.

Regarts : Le problème, c’est que l’ellipse est un peu trop rapide, pas justifiée et pas justifiable ?

Grégoire Couette Jourdain : Absolument. Il y a quelque chose de fondamental  là  dedans. C’était un artiste, il a inventé les concepts du modernisme. Au-delà du dandy que l’on voit dans cette histoire, c’était un être qui a pensé effectivement les notions d’esthétisme de l’époque, qui a ouvert quelque chose de plus épuré, de plus stylisé. On est dans les mouvances symbolistes, celle des Parnassiens, d’un Baudelaire, d’un Mallarmé. Quelque chose qui était en totale opposition avec la culture et  l’esthétique bourgeoises.

Regarts : Où on n’est plus dans l’intériorité mais dans l’apparence ?

Grégoire Couette Jourdain : Oui, mais le sens de l’expressionniste est un vrai mouvement qui va vers l’extérieur, qui montre la souffrance intérieure. Il y a là des références à Egon Schiele, à Sarah Bernhardt. Ce qui fait que j’ai voulu monter le De profundis, c’est que Wilde parle de façon particulière de la grande souffrance humaine  dans une référence  très raffinée d’art pour art, avec un vrai fond. : Comment on la fait passer à travers un masque de légèreté. Les paillettes ne sont pas qu’une forme, mais elles ne sont qu’une forme de quelque chose de beaucoup plus profond, contrairement à ce que les gens pensent de Wilde qui ne voit en lui qu’un dandy superficiel ! Au delà de son génie, Wilde a parlé de toute l’humanité et là, on peut se retrouver dans Wilde. Ce qu’il a souffert… Tout le monde ne fera pas de prison, tout le monde ne sera pas homosexuel, tout le monde ne vivra pas tout ça, par contre tout le monde a vécu une trahison, tout le monde a vécu la perte de l’amour. Quand  on a vraiment tout perdu, comment alors peut-on se reconstruire, ne pas rester dans la haine et garder une ouverture à l’autre ...

Regarts : Vous avez donc pris le parti de ne pas montrer la haine ?

Grégoire Couette Jourdain : Cela n’a aucun intérêt ! J’ai voulu surtout travailler sur l’aspect iconographique, religieux. C’est en prison que Wilde a découvert son fort attrait pour le catholicisme. Il a dit : » Le catholicisme n’est fait que pour les saints et pour les pécheurs. Pour les gens comme il faut, la religion anglicane est tout à fait suffisante ! » Il a mis en place l’amour, le sens du partage, de l’ « agape » et  de la compassion. Une des choses qui a le plus touché Wilde, c’est l’histoire de ce voleur qu’il a rencontré dans la cour de la prison où ils sont maintenus dans une loi de silence. Eux entendent  se parler et ce pauvre voleur lui dit : « Wilde je vous plains, c’est plus dur pour des types comme vous que pour nous autres ». Wilde est extrêmement bouleversé et touché car c ‘est la première fois qu’il rencontre une voix humaine  dans cette compassion.  Évidemment, ils se font surprendre dans cette conversation qui  n’a duré que quelques secondes .Wilde est convoqué chez le directeur de la prison et alors que le voleur a déjà avoué que c’est lui qui a commencé à parler, le directeur demande : « Wilde, qui a commencé à parler ? » et Wilde répond : «  C’est moi » .Ils ont quand même eu tous les deux, quinze jours de cachot. Wilde avait tellement besoin d’amour qu’il était prêt à payer ce prix là. On sait que Wilde a beaucoup couvert son amant, et s’il avait effectivement accepté de partager la charge en disant : « Attendez, je ne suis pas le noir corbeau et lui n’est pas la blanche colombe », il n’aurait jamais fait de prison. Voilà, j’ai eu envie de montrer l’amour, jusqu’où Wilde est capable d’aller et cette notion de sacrifice. Et à partir de là, j’ai rebondi en termes de mise en scène sur l’iconographie catholique.

Regarts : Justement votre scénographie est beaucoup axée sur  la force des codes religieux, l’importance des objets symboliques qui fusionnent avec l’acteur et son univers carcéral.

Grégoire Couette Jourdain : L’acteur, l’objet, l’univers scénographique ne sont qu’un et ne voulant pas faire une mise en scène réaliste, l’univers scénographique est un carré de sable, un escabeau-chaise du XIXe, une bougie avec un univers musical, la mer avec ses gouttes d’eau qui arrivent .Je suis dans une structure des quatre éléments … Je ne voulais pas tomber dans une allégorie au premier degré mais montrer comment Wilde dans cet espace là,  découvre sa liberté. Quand il perd ses enfants, il ne peut pas perdre plus, à part sa propre vie. Il en devient ivre de douleur, presque fou ; il en rira,  il sera dans la révolte.IL cassera les murs de sa prison et à ce moment là, la lumière viendra. Son enfermement explose car il devient libre dans son cœur et le monde n’est plus une charge, nous sommes libres dans le monde.

Ce sont en permanence des tableaux: «  Le Christ en Majesté », ce rouge sang de la cape. Vous avez cette position où il se  place entre Gilles De Rey et le Marquis de Sade, il a les pieds croisés sur son escabeau : c’est l’image du Christ en Majesté, typique de l’iconographie du XII et XIV è siècle. Vous avez un moment  les mains croisées, la tête légèrement penchée, les pieds croisés : c’est le tableau de Sodomas sur San Sebastien dont il prendra le nom de Sébastien en référence justement à San Sébastien et aux flèches qui se trouvaient sur  le costume des prisonniers.

Regarts : Je voulais revenir sur cette critique portant notamment sur l’escabeau qui se transforme en chaise : l’escabeau est-il  pour vous l’outil de la torture, l’échafaud  qui conduit à l’exécution et la chaise du condamné serait alors la chaise électrique actuelle ?

Grégoire Couette Jourdain : Ce sont les deux et c’est en même temps un retour au quotidien, ça se lit comme tous les symboles. S’ils sont intéressants, ils doivent être ouverts sinon, je suis dans une espèce de fascisme de l’image et de la pensée unique. C’est une chose qui a tué Wilde. Ce qui m’intéresse, c’est de créer des symboles ouverts. Toute la construction autour de l’escabeau, c’est à la fois le piédestal fort d’où il va tomber et un objet qui va devenir son pilori…Mais toute la pensée de Wilde est une pensée de paradoxe.  Alors que quand il tombe à genoux devant son pilori, en train d’essuyer la boue des souliers des gardiens, c’est là qu’il découvre sa véritable grandeur.

Regarts : Comment un public qui n’a pas cette culture peut-il recevoir votre  propre vision ?

Grégoire Couette Jourdain : Pour moi, cela n’a pas une grande importance, il y a une première mise en scène, un  premier degré de lecture qui est, je dirais, simple, des gestes quotidien du prisonnier, dans lesquels on peut  y lire quelque chose de très premier degré, semi-naturalistes .J’ai eu des critiques qui n’ont vu que l’aspect matériel de la chose…Qui à un moment se disent : « Je ne comprends pas, c’est du remplissage »Mais derrière ce premier degré, il y a deux à trois degrés et je vois aussi des gens qui suivent très bien la démarche.

Propos recueillis par Safia Bouadan

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Rubrique Théâtre : De profundis