Dominique CONTE

Interview réalisé à son domicile à l’occasion de la Journée internationale de la femme.

R :? Qu’est ce que  La Journée internationale de la femme  évoque pour vous?

D : Par rapport à mon spectacle, cela évoque la grande prêtresse qu’est Simone de Beauvoir. Elle a écrit ce magnifique livre « Le deuxième sexe ».

R : Vous dites à son propos dans votre spectacle que Jean Paul Sartre l’appelait le « Castor » ?

D : Oui je crois que cela voulait dire dans un anglais un peu vulgaire « minou »…La journée de la femme avec des personnages comme Simone de Beauvoir aussi évoque la liberté retrouvée après la guerre. Les gens s’interpellent et les hommes se demandent si c’est tous les jours qu’ils doivent fêter cette manifestation pour la femme! Je suis moi-même une soixante huitarde et je trouve que c’est bien de la célébrer une fois l’an car il ne faut jamais laisser tomber ces grands mouvements intellectuels et philosophiques qui nous portent. Ces féministes ont fait des choses intéressantes pour nous ...Malheureusement on n’est pas encore à égalité mais cela vient !

R : En France, après les traumatismes subis par la guerre, on avait besoin de s’amuser, de donner sens à sa vie : Vous parlez des manifestations musicales, poétiques et littéraires régnant dans les clubs des quartiers Saint Germain, c’est ce qui vous a conduit à cette aventure« Ces années là à Saint Germain des Prés » ?

D : En fait, je fais cela depuis longtemps, j’ai fait de la chanson française après l’Alcazar en 1990.  J’ai travaillé énormément et la Mairie de Paris avait vu le spectacle là bas. J’ai été engagée par Chirac pour créer des spectacles de chansons typiquement françaises destinés aux gens du troisième âge qui venaient à l’Hôtel de ville. Avant, j’étais plutôt dans le Music hall avec une grande expérience de ballets dont certains avec Rheda .J’avais aussi un professeur de chant qui me disait que je n’avais pas les bonnes chansons pour me mettre en valeur car j’avais fait des disques dans les années 70 qui ne me correspondaient vraiment pas du tout-rires-

R : D’où vous  vient ce surnom de La Comtesse ?

D : C’est Rivière qui m’a baptisée comme ça car quand il m’a engagée en 1984,  il y avait une autre danseuse qui se nommait Dominique sur le plateau. Comme je m’appelle Conte et que je dirigeais les artistes à qui je disais souvent avec un air particulier comme ça-elle fait une moue drôlatique -: « Ecoutez mes enfants, vous avez la musique dans le sang mais vous avez une très mauvaise circulation ! »-rires-Donc on a fini par m’appeler La Comtesse.

R : Quel type de spectacle avez-vous fait dans ce cadre lié à ce nouveau répertoire de chansons?

D : Tout ce qui a trait au siècle et à l’histoire de la chanson française : des thèmes tournant autour du Music hall, du cinéma, de la peinture, des régions…En 2000, j’ai fait le siècle pour eux. On avait un budget correct mais pas énorme. On était huit sur scène quatre danseurs et quatre acteurs  plus trois musiciens et on faisait les après midi de l’Olympia ou de l’Odéon pour le troisième âge. On faisait vingt dates entre janvier et février …

R : Et vos disques de l’époque ?

D : Cette période des années 70 était faite pour chanter du Greco, du Barbara et j’avais une belle production mais je voulais faire du neuf, du moderne et ma voix ne correspondait pas à ces vedettes de l’époque. Pourtant, mes réalisations musicales étaient très soignées avec Porte comme réalisateur par exemple, et je travaillais avec les meilleurs musiciens comme Ceccaldi…J’ai rencontré pas mal de gens, j’ai vraiment eu une vie marrante et insouciante…Mais la tranquillité n’est pas mal non plus : je n’ai pas de mari ni d’enfant car c’est vrai, dans cette vie là, c’est difficile de trouver un compagnon qui vous suive. J’ai acheté ce petit appartement dans cet immeuble-maison fait avec de vielles pierres- et j’y ai beaucoup créé.

R : Comment avez-vous été programmée au Théâtre de Nesle avec ce nouveau spectacle ?

D : Je connais bien le théâtre et je suis très amie avec eux. J’ai cherché des musiciens avec lesquels je puisse travailler assez librement et j’ai repris le petit arrangeur Frédéric Sens qui faisait mes arrangements sur 80 titres en medley à l’époque pour la mairie de Paris. Il me disait de travailler avec des jeunes et  j’ai rencontré les petits fils de Leny Escudero qui connaissaient ce répertoire de son temps mais ceux là n’étaient pas très dispos à ce moment là. J’ai pris trois jeunes musiciens magnifiques comme Alexis ou Théo et Florian a remplacé Jimmy et maintenant s’est joint à nous Paul qui a aussi 23 ans.

R : Qu’en est-il pour ces jeunes de ces idéaux musicaux de l’époque véhiculés dans ces titres  et ces textes?

D : Très bonne question car mes musiciens sont très jazz modernes mais ils ont été secoués un peu car ils ont découvert des trésors dans cette création, une histoire, des émotions, un univers lié à cette période et des anecdotes. On appelait Greco, la Toutoune, avec sa copine Casalis, elles étaient dans les journaux de mode et elles représentaient les faire valoir du quartier. Elles drainaient un tas de gens au « Tabou » , dans ces lieux où on chantait et dansait dans les caves de Saint Germain. C’était vraiment très petit le Tabou !

R : Comment faisaient-ils pour danser le be-bop, le swing ou le rock ? C’était surtout  pour se montrer dans ce cadre très prisé qu’on y venait aussi non ?

D : Oui ! De temps en temps, il y avait des couples qui dansaient sur les côtés mais c’était plus petit que le théâtre de Nesle. La Toutoune était tout le temps là bas, elle faisait aussi de la radio à l’époque… Queneau l’a rencontrée et ils sont devenus amis pour la vie, Cocteau lui a donné un rôle aussi mais elle ne voulait pas chanter et ce sont ses amis qui l‘ont poussée .Alors, c’est ce qu’elle a fait : elle est devenue interprète de chansons très poétiques comme ce titre très triste « Les Blancs manteaux »…

R : Ainsi vous avez trouvé la trame du spectacle dans le livre de Boris Vian écrit sur Saint Germain?

D : Je connaissais déjà le répertoire mais je n’avais pas le fil rouge. Je ne suis pas une littéraire non plus et c’est Vian qui m’a guidée. C’est quelqu’un que j’ai redécouvert. Ils avaient un besoin de liberté totale à cette époque et ils faisaient ce qu’ils voulaient : ils fumaient de l’opium dans la rue et ils faisaient beaucoup de bruit et quand ils allaient trop loin, les gens du dessus leur versaient  des pots de chambre sur la tête avec tout le contenu !-rire-

R : Et pour le choix des titres de Prévert dans votre répertoire ?

D : Les frères Prévert appartenaient au groupe d’Octobre avec Raymond Bussières, Desnos et tous les surréalistes qui étaient d’abord à Montmartre puis ils sont allés un temps aussi à Saint Germain quand la mode Vian est arrivée...« Ces années là à Saint Germain des Prés » est construit avec des vraies références. Après la guerre, tout était possible et on voulait être libre et vivre !

R : Les femmes avaient obtenu le droit de vote ?

D : Oui, c’est important mais les maris les empêchaient d‘en user très souvent aussi. Là aussi, il a fallu encore se battre.

R : Merci Dominique pour ces informations sur une période de foisonnement artistique qui nous a profondément marquée culturellement. Et vous en parlez très bien dans votre spectacle !

Je vous invite tous à voir si ce n’est déjà fait « 1946/196:Ces années là à Saint Germain des Prés » qui se joue dans ce lieu magique qu’est le Théâtre de Nesle, placé au cœur du quartier Saint Germain .

 

Propos recueillis par Safia Bouadan.