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R : Bonjour David ! Tu joues actuellement dans La vie parisienne d’Alain Sachs, comment es tu arrivé dans cette aventure ?
D A : J’y suis arrivé au dernier moment parce que j’étais sur différents projets et je pensais que je ne pourrais pas participer à cette réalisation .On s’est rencontrés plus tard avec Alain et Patrice Peyriéras et ce dernier m’a dit que je correspondais à un personnage dont il m’avait tu le nom. Je faisais la création d’un spectacle à l’époque avec Les frères Toque . Ce sont trois personnages, trois clowns avec un univers onirique presque Fellinien inspiré pour
la mise en
scène de l'univers de Buten. Cette pièce a été écrite par trois personnes et j’ai aussi participé à l’écriture.
R : Je sais que tu es un grand amoureux de Buster Keaton, Harold Lloyd ou Charlie Chaplin. Tu viens toi-même du monde circassien par ton père ?
D A : Il était forain et il est en retraite maintenant. C’est lui qui m’a donné les effluves du métier de la route, cette belle ouverture sur le monde, sur les autres, il m’a aussi appris les valeurs de la débrouillardise. Et pour cause, j’ai construit des marionnettes avant d’en faire mon premier métier.
R : Tu as aussi rencontré Philippe Genty avec qui Alain Sachs a travaillé ?
D A : Oui, j'étais à l'époque étudiant en théâtre et j’ ai pu assister aux répétitions de "Dérives" au Théâtre de Cherbourg où Philippe Genty était de passage. Une rencontre furtive mais marquante. C’est ce qui me rapproche aujourd'hui, c'est vrai, d'Alain Sachs qui a travaillé avec lui pendant de nombreuses années.
R : Quelles sont les rencontres qui t’ont marqué et qui font que tu joues le baron Gondremark dans La vie parisienne?
D A : J'ai eu la chance aussi de rencontrer Annette Breuil, la directrice de la Scène Nationale du Théâtre de Cherbourg, qui pour arrondir mes fins de mois et continuer de payer mes études en théâtre, m'a proposé de m'intégrer à son équipe. J'ai donc participé à toutes les tâches de l'entreprise culturelle passant de la billetterie à l'accueil des artistes. En échange, elle me laissait le plateau pour répéter mes scènes et monter mes spectacles. Grâce à elle,
j’ai pu rencontré
Howard Buten "le clown Buffo"et aussi rencontré Yolande Moreau avec qui j’ai parlé du travail de masque quand elle tournait avec "Sale affaire du sexe et du crime". J'ai partagé des moments inoubliables avec des artistes qui s'installaient en résidence pour leurs créations (Jacques Gamblin, Carolyn Carslon et d'autres) C'est aussi à ce moment que j'ai fait la rencontre Thierry Calonne qui est devenu mon premier metteur en scène. Je ne veux pas en oublier mais c’est surtout Annie
Cordy qui m’a donné le virus et qui est ma marraine aussi : quand elle me dit qu’elle ne m’a rien donné du tout, je lui réponds : "du moins pas l’anti virus". Annie est quelqu’un qui est proche de moi. Elle est venue me voir dans "Cabaret" la comédie musicale aux Folies Bergères. Alors c'est vrai je suis content de voir l'évolution de ma carrière, on commence à me voir à droite à gauche, dans les médias mais effectivement Annie en dehors de mon père qui me le rappelle tout le temps, m’a appris
la simplicité. Annie m’a donné à voir ce monde du spectacle déjà tout petit : cela me fascinait car à elle toute seule, elle dessinait tout un décor à mes yeux. Que ce soit pour les chansons de Bécaud, celles de Lemesle ou Level qui lui a écrit la Bonne du curé, elle t’emmène dans une scénographie, une dramaturgie, une histoire. Après, on aime ou on n’aime pas mais elle t’emmène quelque part. Mais pour moi, je suis sensible à ce qui existe. Alors que ce soit léger au niveau des textes parfois, qu'importe. Le
talent c'est de savoir en faire quelque chose malgré tout. Et ça, ils ne sont pas nombreux à savoir le faire.
R : Qu’est ce que tous ces arts et artisanat de la scène t’apportent ?
D A : C’est très français de mettre des murs, des cloisons, de tolérer difficilement qu' un acteur puisse être danseur, et chanteur et en même temps metteur en scène et autre…Un artiste est quelqu’un qui pour moi est de nature vibratoire...à la base sa place est de dire tout haut ce que d'autres disent tout bas, ou n'osent pas dire du tout, faire avancer les choses. Donc il peut et doit ouvrir pleins de portes pour s'exprimer . Un acteur, par exemple, peut avoir besoin
d'arrêter
son métier d'acteur, et passer de l'autre côté pour apporter son regard sur telles ou telles choses par la mise en scène. Pour moi, il n'y a pas de règle! Un homme peut se mettre à la peinture sans qu’il soit peintre ! Sans avoir même eu une quelconque formation. C’est bien d’avoir des envies.... de partager des émotions… Le parti pris d’Alain Sachs est justement de mettre en scène des artistes qui viennent tous d' univers différents. Je trouve extraordinaire cette aventure de La vie parisienne où je joue
le baron de Gondremark quand je sais de quel univers je viens. C’est un baron qui fait le grand écart, fait le french cancan, joue des claquettes sur une table et pourtant je suis loin d'être Fred Astaire (personne ne le serait, d'ailleurs!)-je me suis remis aux claquettes récemment- mais j'avais envie de monter sur la table et de partir en délire! Je te raconte une anecdote à ce propos : il m’est arrivé de quitter l’univers de Beckett où je jouais "Catastrophes" pour me retrouver quelque temps à faire
le clown au Club Med l'été! Je passe de l’un à l’autre, du cirque à Oscar Wilde, sans problème ou encore du Magicien d’Oz , il y a un an au Grand Rex à la Vie parisienne , aujourd'hui au théâtre Antoine.Le lieu même du Théâtre Libre crée par Antoine! Quand tu penses, que dans ce théâtre, les grands comme Jouvet, Camus, Sartre, Gemier (je suis dans sa loge!) et Maillan sont passés par là! Je me laisse guider sans trop d'états d'âme par mes envies. Donc, je suis contre le cloisonnement de l'art en général, sinon,
il perd tout son sens et sa place.
R : Parlons justement de « Corps étrangers « de Wilde et du dédoublement ?
D A : C’est drôle que tu me parles de dédoublement car j’ai commencé ma carrière en tant que ventriloque...Eh oui, je suis ventriloque. J’ai énormément tourné . J'ai fait de nombreux cabarets, des petits , des grands c'est aussi pour ça que je dis toujours que je viens du music-hall...le vrai! d'où la débrouillardise!J'ai fait des Festivals, des croisières dans le monde entier, étalées sur une dizaine d'années. Là encore, j'ai rencontré des personnes formidables et
passionnées.
J'ai partagé la scène avec des comédiens, des magiciens, des contorsionnistes, des danseurs, des chanteurs (c'est comme cela que j’ai fait la connaissance de la chanteuse Mistigri qui me passionnait en me racontant Léo Ferré). J’ai créé beaucoup de personnages et je ne souhaitais pas entrer dans le monde télévisuel par ce biais malgré les propositions. J'ai toujours voulu ajouter à ma ventriloquie une théâtralisation, la création perpétuel d’un personnage, et ce n'était pas les formats qu'on me demandait
pour les passages tv, donc j'ai souvent décliné les propositions pour éviter justement d'être mis trop tôt dans un carcan!. Mais je n'ai jamais eu la sensation d'être en danger avec la schizophrénie ...ventriloque , ça peut être le risque (lol)!
Pour moi le dédoublement de la personnalité peut être intéressant au théâtre mais il faut savoir en sortir quand même! S'oublier et s'effacer un peu! Comment se détacher d’un rôle quand on l’a joué longtemps; ça peut être difficile mais le dédoublement peut être aussi une manière de vouloir lire un personnage et se laisser faire. Que tu joues un Feydeau, un Wilde ou un Offenbach, cela peut passer par toi. A mon goût et pour ma part : ça doit. Tu es le domestique
du personnage,
tu utilises les mots du personnage, tu es invité à t’abandonner, donc à te perdre. Le personnage que j'ai incarné dans « Corps étrangers » de Liza Guédy, imagine des choses autour de lui –j’étais dans un monologue pratiquement constant avec des phrases de Lewis Carol, de Wilde, de Burrough. Peut-être aucune logique compréhensible dans ce mélange, mais justement assez vertigineux pour se laisser emporter par le sens que seul le psychopathe que je jouais, comprenait. Chaque soir, il faut se sentir en danger
quand tu entres en scène dans la peau d'un personnage. Il va te surprendre. S'il ne le fait pas , c'est qu'il y a résistance de ta part! J’aime me savoir en danger, je ne veux pas de confort dans aucun rôle...pas de ligne de jeu toute tracée. Le metteur en scène t’ ouvre un chemin, le sien, celui qu'il veut voir. Mais il n'appartient qu'à toi de marcher seul pour y entrer. Et même dans le rôle du baron de Gondremark, je n ai pas l'impression d'être le même tous les soirs, et ça me va. Quand tu joues 477 fois
comme dans "Cabaret" aux Folies Bergères, tu ne dois jamais te dire : ça y est, c’est cool, je le connais le personnage!
R : Tu es un funambule alors ? L’as-tu déjà fait ?
D A : Non justement cela m’intéresserait comme faire du trapèze aussi mais bon...mes journées sont déjà bien remplies. Je m’aventurerais à tout parce que c’est la richesse d’une vie, non?.
R : Parlons du travail avec Alain Sachs. Comment s’est faite la rencontre avec tous ces interprètes qui n’avaient pas vraiment travaillé ensemble ?
DA : C’est vrai mais on se connaissait par le milieu : qui ne connaissait pas Chance par exemple créée par Hervé ? Au sujet de Sarah, j’avais travaillé une fois avec elle sur un spectacle mis en scène par Frédéric Baptiste, j’avais vue Isabelle en scène au café Oscar mais le lyrique n’était pas mon secteur, je ne l'avais vu qu'une fois. J’avais apprécié "Les deux canards" ou "le Quatuor"et je connaissais le travail d'Alain. Pour ma part j'ai
été engagé par
Alain quasiment 48h avant la première réunion avec toute la troupe. Il cherchait encore son baron. Alain nous a mis sur des routes de travail et il avait une vision bien précise de là où il voulait nous emmener. Mais il nous a dit : « Je suis ouvert comme tout metteur en scène à la proposition des comédiens ». Du coup on a réfléchi entre nous très vite : on s’est tous complété. Je ne me dis pas pianiste comme Stéphane ou Isabelle...je joue du piano, c'est une nuance pour moi. Je suis incapable d'entrer
dans une partition sans l’ avoir abordé avant. Alors que Stéphane, et encore plus Isabelle, le peuvent. Mais c'est un métier!! Noémie et d'autres, sont plus jeunes que nous tous et ont peu d’expérience de la scène. Disons que c'est leur première grande Expérience . Il arrive parfois qu'on me demande conseil sur telle chose du métier par exemple, ou sur la manière de jouer un personnage. Alors, moi, je ne donne jamais de conseils, mais mon avis, oui, Nuance! Comme me le dit Annie Cordy : je ne suis
pas là pour te donner des conseils. Il faut faire ce que tu penses être bon pour ta carrière. Je dis à Noémie : «Si tu t'écoutes bien, tu ne te trahis jamais"
R : Le public applaudit le parti pris de la mise en scène et en même temps, il applaudit la performance des acteurs, votre complicité, votre écoute, votre sens théâtral.
DA : Oui ,on sent au début que le public est perplexe…
R : Avec ces cinq minutes de silence ?
DA :-il rit- C’est fort de commencer un opéra bouffe a capella après cinq minutes de silence. A la fin et on le voit dans les rappels, les gens sont heureux . On montre au public la construction d’un spectacle en Live ; Tout se monte sous leurs yeux . Ils voient des acteurs qui passent une audition et qui se prennent au jeu.
R : Alain Sachs a voulu bâtir l’œuvre sous l’oeil du public ?
DA : Exactement comme pour une pâte à pain ! Ça gonfle… !
R : Et ça ne s’arrête jamais ! Ça n’est pas donné à tout le monde de garder ce rythme et de jouer aussi ce rôle pour toi par exemple ?
DA : Oui un journaliste m’a dit que je lui avais pensé à un clown contemporain.
R : Regardais tu petit « Histoire sans parole » ?
DA : Oui …Mes deux acteurs fétiches sont Buster Keaton et Louis de Funès...Je me suis amusé souvent à regarder De Funès en enlevant le son et en mettant une musique des films muets. C'est étonnant!!
R : Ton clown n’est pas apparenté à une famille spécifique , un Auguste car on a trop souvent une vision du clown avec un nez , un masque mais pas assez liée à la remise en cause de cette complexité humaine que représente vraiment le clown.
DA : Tout à fait et j’ai une amie Anne Bourgeois qui travaille sur le clown . On parle souvent de ce personnage qui a été « poussiéré » si je puis dire... un peu comme l'a été pour l’opérette, malheureusement. Certaines personnes trop puristes –sans jugement de valeurs de ma part-n’ont d’ailleurs pas aimé La vie parisienne version Sachs.
R : Mais s’ils reviennent à l’histoire de cette œuvre au départ, c’était une troupe de comédiens du Palais Royal avec une actrice lyrique dedans très amie avec Offenbach?
DA : Tout à fait. On dit qu’elle était sa maîtresse : son rôle était celui de La gantière. La création de La vie parisienne s’est faite en 1866, aussi la même année de création que le Théâtre Antoine. Et Offenbach écrivait d abord pour des comédiens, il ne faut pas l'oublier.
R : La vie parisienne est alors une redécouverte de quelque chose pour toi?
DA : Oui, je ne suis pas quelqu’un de fermé et comme je disais tout à l'heure, je n’aime pas les cloisons. J'ai entendu dire parfois : "Le boulevard c'est nul....les pièces de Feydeau, ce n'est pas ça le théâtre". Comme je le disais, dès l'instant qu'il y a une situation, faut la jouer,point! Du moins faire une proposition. Ceux qui disent ça , sont souvent ceux qui ne ne sont que dans le technique.... de bons techniciens mais de mauvais acteurs! Il
faut essayer
de pouvoir tout jouer! L’acteur est un artisan, il postillonne sur scène, il transpire comme le boulanger qui fait son pain.
R : D’ailleurs je t’ai vu postillonner sur ton partenaire !
DA : -Rires-
R : On a donné récemment la version de La vie parisienne faite par Laurent Pelly? L’as-tu vue et qu’en penses-tu ?
DA : Oui, je l’ai vue .C’est une grande production avec une distribution importante, des décors, un orchestre…La mise en scène est assez remarquable. J'ai bien aimé. Mais ce qui me gêne, c'est que le spectacle est resté très lyrique et je n'ai pas toujours compris les paroles, d’ailleurs cette version a été sous titrée...du moins pour les écrans! Aujourd'hui, je les comprends car je les ai lues!! Mais c'est dommage, car il y a une partie du spectacle (l'instant des
chansons) où
tu regardes le costumes et le jeu de l'actrice pour essayer de comprendre ce qu'elle veut faire passer puisque tu ne comprends pas les paroles! Et comme les chansons sont là pour faire avancer la dramaturgie, si on ne comprend pas le texte alors on finit par l’oublier !
R : Oui, d’autant que l’opéra bouffe fait partie des œuvres satyriques ?
DA : Oui et c’est pour cela que c’est important. Par exemple, au théâtre Antoine, le public n’applaudit pas les airs, tout à fait le contraire de ce qui se passe pour l’opérette. Aujourd'hui, hélas, tu vas voir une opérette plus pour les airs et les vocalises que pour l'histoire. …Mais dans cette version, le public dit bien qu’il comprend enfin l’histoire et il en est ravi.
R : J’ai lu quelques témoignages en effet et chacun vous remercie car il redécouvre finalement un univers théâtral très proche d’eux et moderne ?
DA : Oui. Une dame m'a dit l’ autre jour : "Monsieur,j'ai vu des quantités de versions de LA VIE PARISIENNE, et bien , c'est la première fois que je comprends le texte du French Cancan...feu partout, lâchez tout" . Rien à rajouter à cela, n'est-ce pas. Nous sommes là pour tout lâcher!!
R : Eh bien ce sera le mot de la fin ! Quelle est ton actualité ?
DA : Le Dvd du Magicien d’Oz est sorti pour les fêtes . C'est moi le Magicien dont on a fait les promos. C’est une version loin du film mais c’est une adaptation du roman sans la chanson « Over the rainbow ».C’est mis en scène par Stéphane Jarny, l’acolyte de Kamel Ouali, le livret est de François Chouquet et c’est produit par Dove Attia; ça s’est joué au Grand Rex devant 2000 personnes tous les jours et ça s’est arrêté en avril 2009.Dove a une vision du spectacle
qui
n’est pas celle de tous mais c’est à respecter car il y a un vrai public pour ce spectacle comme pour Le Roi soleil ou Mozart…
R : On va aussi parler de la pièce en création « Je t’aime tu es parfait, change !» que j’ai vue cet été dans le cadre du festival Diva où il y a beaucoup de pirouettes?
DA : C’est une œuvre anglo-saxonne extraite de la pièce « I love you, you’re perfect ,now change » .Elle a été jouée partout dans le monde sauf en France. Emmanuelle Rivière et Adrina Hopkins ont réussi à en avoir les droits pour l’exploiter en France et on fait une superbe adaptation. Avec Christophe Correia à la mise ne scène et pour la distribution : David Ban, Emmanuelle Rivière, Ariane Pirié et moi-même. Après Le petit Théâtre St Martin cet été et la Pépinière
en septembre
dernier, une production s’est présentée : elle veut le projet et on part donc au Festival d Avignon cet été. Nous jouerons au Théâtre Du Chien qui Fume. Après, cela doit revenir à Paris en janvier 2011. On rêve souvent sa vie et là, depuis "CABARET", j'ai vraiment l'impression de vivre mon rêve. Je passe de beaux projets en beaux projets. Je suis heureux et je profite car...
R : Nous on vit le nôtre avec La vie parisienne : c’est populaire et enlevé et j’ai en face de moi un saltimbanque de la scène qui a beaucoup à offrir.
Merci David pour cet entretien.
Propos recueillis par Safia Bouadan
La vie parisienne
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